« Ouah, super titre, Padmé !!! » … Ouep j’ai un brin fait ma Dauphine sur ce coup-là. C’est surtout que je ne me voyais pas sortir un titre à la con pour parler de ce petit bijou d’intrigue doublé d’une audace narrative aussi prenante que surprenante. C’est que Les Papillons noirs ont tout de la poupée russe sanglante pour accoucher d’un thriller à trois visages en tous points excellent.
Folie en duo
Bon par où je commence ? Parce que Les Papillons noirs, inspirés de la célèbre chanson de Gainsbourg, nomment aussi bien une série qu’un bouquin. Allez on attaque par la série vu que le projet a débuté par là. Adrien Winckler, nom de plume Mody, (à la fois une forme rare de diabète et une dérivation du terme « maudit », ça ne s’invente pas) est écrivain ; pour être honnête, c’est un auteur en panne d’inspiration, qui après un premier succès fulgurant où il évoquait sa vie d’alcoolique, de voyou et de taulard, a dû se rabattre sur des petits boulots de ghostwriter. Il faut bien bouffer, non ? Surtout quand on partage la vie de Norah, petit génie de l’épigénétique et nana au caractère bien trempé.
Adrien, un jour, est contacté par un certain Albert, qui veut rédiger ses mémoires. Le job a l’air peinard, est bien payé. Adrien accepte … mettant ainsi le doigt dans un engrenage maléfique. Car Albert sous ses airs de vieux pépère tranquille paumé dans sa cambrousse avec son diabète et ses reins pourris, révèle un passé pour le moins obscur … de tueur en série. Une marche au meurtre vécu à deux, avec sa compagne d’alors, son grand, son unique amour, la belle Solange qu’il a rencontrée à l’école après guerre, lui l’orphelin de l’Assistance publique. Face à cette jolie petite rouquine née des amours interdites d’une pute et d’un Boche, c’est le coup de foudre … et la folie en duo.
Histoire d’une obsession
C’est que Solange attire les hommes comme la lumière les papillons. Et ça, Albert ne le supporte pas. Du coup, il bute les gars qui s’y frottent de trop près, protégeant ainsi sa Solange à coups de ciseaux de coiffeur, leur profession à tous deux. Et ce qui relève initialement de la légitime défense devant des violeurs, va devenir une course au meurtre à la Bonnie and Clyde, une chasse exaltante vécue en mode vacances, au fil de road trips à travers la France. Et Albert en déroulant ses souvenirs sanglants, de dépeindre une relation fusionnelle où personne n’a sa place, surtout pas les bébés dont Solange régulièrement avorte. Jusqu’au jour où elle disparaît …
Cette histoire, Adrien au début, n’y croit pas, puis il vérifie ; les victimes évoquées par Albert existent, ont bien été massacrées selon le modus operandi décrit par le vieillard. Terrorisé, Adrien envisage de prendre le large … sauf que là il tient un sujet. Cette histoire le fascine, l’obsède … Solange, Albert, cette fuite en avant, ça lui parle tellement qu’il en fait un bouquin. Bouquin qui deviendra un grand succès littéraire, bouquin qui déclenchera la catastrophe, bousillera son existence au fur et à mesure qu’elle éclairera son trouble passé. Car Adrien est lié à cette histoire, beaucoup plus qu’il ne le pense. C’est même cette histoire qui le définit et il va le découvrir à ses dépends.
Le livre en regard de la série
Ok je n’en dis pas plus long sur ce mystère familial interprété à la perfection, tourné de main de maître. Ce qui m’anime ici, c’est la volonté initiale des scénaristes/réalisateurs Bruno Merle et Olivier Abboux de donner vie à ce livre, livre dont la lecture éclaire l’intrigue d’une autre lumière, comme si Adrien, en se saisissant de cette mémoire, en prêtant voix au « je » d’Albert, à son style d’expression, à ses émotions, ses souvenirs, en imaginant les ressentis de Solange l’absente avec un point de vue interne à la troisième personne, commençait à lever le voile, à toucher du doigt l’atroce vérité d’un héritage génétique à laquelle on ne peut échapper.
Là où dans 89 % des cas, les scénarios adaptent des livres, ici c’est le scénario qui inspire le roman. Pour s’y coller, Gabriel Katz, cornaqué par les éditions du Masque, endosse le pseudo de Mody et accouche des 270 pages d’un ouvrage à l’écriture incisive et captivante. Exploit rédactionnel s’il en est, ces chapitres racontent la meurtrière aventure de Solange et Albert sans faire redondance avec les épisodes de la série, tout en parsemant la narration d’indices supplémentaires qui soulignent la prescience de Mody/Adrien.
Une approche extrêmement intelligente et disruptive
Il fallait le faire, et sans se planter. Le résultat est au rendez-vous, que je qualifierai de chiadé. Haute voltige narrative que ce tandem où l’image et l’écrit dialoguent, se renvoient la balle ; quand le livre s’invite dans certaines séquences d’une série surfant sur l’esthétique flamboyante des seventies, les images sanglantes de cette dernière trouvent un approfondissement dans des pages vénéneuses. On vit ici une expérience artistique à deux visages, brillamment complétée par une version audio du récit lu par Niels Arelstrup qui interprète Albert. L’occasion de plonger tête la première dans les confessions recueillies par Adrien au fil de séances toujours plus éprouvantes.
Une série, un livre, un enregistrement, le projet, ambitieux, sort des autoroutes balisées de la prod à une voie, pour proposer une approche extrêmement intelligente et disruptive, qui piège le spectateur/lecteur/auditeur dans les affres émotionnelles subies par les protagonistes de cette histoire de fous. Approche qui ne pourrait fonctionner sans les talents qui en tissent la toile, réals et auteur bien sûr, mais aussi les interprètes, notamment le tandem Albert/Adrien avec Niels Arelstrup bien sûr qu’on ne présente plus et qui compose un Albert tout en nuances, tout en douceur, d’une tendresse incroyable, et Nicolas Duvauchelle absolument parfait pour incarner l’errance d’un Adrien Mody rongé de violence et de peur.
En bref et pour faire court, bénis soient celles et ceux qui ont accouché de ce magnifique objet narratif dont on aimerait qu’il fasse des émules, car franchement l’expérience est intense, inoubliable, formatrice et et addictive.
