Quand on pense Jeux Olympiques, on visualise prouesses physiques, records battus, médailles d’or, podiums. Ce ne fut pas toujours le cas. Entre 1912 et 1948, les Jeux olympiques n’ont pas récompensé que les athlètes ; sous l’impulsion directe du baron Pierre de Coubertin, les créateurs aussi s’affrontaient dans une arène où le pinceau, le ciseau, la plume, la partition remplaçaient le javelot. Retour sur près de quatre décennies de concours d’art olympiques, une aventure intellectuelle et esthétique aujourd’hui tombée dans l’oubli.
Le rêve néo-antique de Pierre de Coubertin
Pour comprendre le pourquoi du comment des compétitions artistiques aux Jeux olympiques, il faut remonter aux fondements du mouvement olympique moderne. Lorsque le baron Pierre de Coubertin relance les Jeux à la fin du XIXᵉ siècle, son ambition dépasse largement la simple performance physique. Imprégné de culture classique, grand admirateur de la Grèce antique, il sait que les panathénées antiques impliquaient également poètes, musiciens et sculpteurs invités à célébrer la beauté du geste athlétique aux côtés des auriges et des lutteurs.
Aussi Coubertin conçoit l’olympisme comme une alliance sacrée entre le corps et l’esprit, le muscle et la pensée. Dès 1906, il convoque à Paris la « Conférence consultative d’art, de littérature et de sport ». Son objectif est clair : réintroduire des épreuves d’art officielles dans le programme olympique. Le fondateur du Comité international olympique résume son idéal à travers une formule devenue célèbre : rehausser la célébration olympique par la présence des arts, en combinant « le muscle et l’esprit ». Malgré les réticences initiales des organisateurs locaux et les difficultés d’organisation, l’initiative aboutit lors des Jeux de Stockholm en 1912. Les premiers concours d’art olympiques voient officiellement le jour.
Les cinq disciplines de l’esprit
Le CIO instaure alors des compétitions officielles récompensées par de véritables médailles d’or, d’argent et de bronze dans cinq catégories fondamentales :
- L’architecture comprenant des projets d’urbanisme, de stades ou de complexes sportifs ;
- La littérature divisée au fil des éditions en poésie, essais ou œuvres dramatiques ;
- La musique accueillant compositions orchestrales, chant choral ou musique de chambre ;
- La peinture englobant les arts graphiques, le dessin et la peinture à l’huile ;
- La sculpture incluant les statues, les bas-reliefs et la création de médailles.
Une règle stricte régit l’ensemble des candidatures : chaque œuvre présentée doit impérativement s’inspirer du sport ou du mouvement athlétique. De plus, les travaux proposés doivent être originaux et ne jamais avoir été publiés ou exposés auparavant.
Regard sur sept éditions de création olympique
Les concours d’art se déroulent sur sept éditions des Jeux olympiques d’été : Stockholm (1912), Anvers (1920), Paris (1924), Amsterdam (1928), Los Angeles (1932), Berlin (1936) et Londres (1948). Les éditions de 1916, 1940 et 1944 sont annulées en raison des deux conflits mondiaux. L’histoire de ces compétitions est émaillée d’anecdotes singulières.
- Lors des premiers concours à Stockholm en 1912, Pierre de Coubertin lui-même soumet anonymement un poème intitulé Ode au sport, sous les pseudonymes combinés de Georges Hohrod et M. Eschbach. Le jury, ignorant l’identité réelle de l’auteur, lui décerne la médaille d’or de littérature.
- Un seul homme dans l’histoire des Jeux a réussi l’exploit de remporter une médaille olympique dans une épreuve sportive et une médaille dans une épreuve artistique. Il s’agit de Walter Winans. En 1908 à Londres, l’Américain décroche l’or au tir (tir sur cerf courant). En 1912 à Stockholm, il remporte l’or en sculpture grâce à sa statuette en bronze An American Trotter.
- Aux Jeux de Paris en 1924, puis à Amsterdam en 1928 et Los Angeles en 1932, les concours d’art connaissent un succès grandissant. Des figures majeures y participent ou y siègent comme jurés. Le sculpteur français Paul Landowski, futur créateur du Christ Rédempteur de Rio de Janeiro, remporte la médaille d’or de sculpture aux Jeux de Paris en 1924 avec son œuvre L’Athlète comblé.
- En 1928, à Amsterdam, le peintre luxembourgeois Jean Jacoby décroche son second titre olympique (après 1924), devenant l’artiste le plus titré de l’histoire des Jeux. Lors des Jeux de Los Angeles en 1932, les expositions d’art olympiques attirent près de 400 000 visiteurs au Museum of History, Science and Art.
La querelle du strict amateurisme
Si les compétitions artistiques rencontrent l’adhésion d’un large public, elles se heurtent rapidement à d’importantes contradictions internes qui scelleront leur disparition après les Jeux de Londres en 1948.
La question de la professionnalisation
La cause principale du retrait des épreuves artistiques réside dans une règle doctrinale majeure du CIO de l’époque : le principe de l’amateurisme pur. Défendu de manière intransigeante par le successeur de Coubertin à la tête du CIO, le Suédois Sigfrid Edström, ainsi que par l’Américain Avery Brundage, ce dogme stipule qu’aucun athlète ne doit tirer de bénéfice financier de sa pratique.
Or, dans le domaine des arts, cette règle devient un casse-tête insolvable. La quasi-totalité des artistes chevronnés vendent leurs travaux ou vivent de leur art, ce qui en fait, par définition, des « professionnels ». Autoriser des artistes professionnels à concourir revenait, selon les tenants du dogme, à créer un deux poids deux mesures inacceptable par rapport aux athlètes sportifs, strictement tenus à l’amateurisme.
La complexité de l’évaluation esthétique
Outre la querelle de l’amateurisme, les jurys font face à des critères d’évaluation éminemment subjectifs. Contrairement à une course chronométrée ou un saut mesuré au centimètre près, l’appréciation d’une symphonie ou d’un tableau relève de critères artistiques fluctuants. Plusieurs éditions durant, les jurys refusent de décerner des médailles d’or, estimant que le niveau général des œuvres soumises n’atteint pas l’excellence requise.
L’héritage, du concours à la programmation culturelle
En 1949, lors de la session du CIO à Rome, la décision est votée : les concours d’art avec remise de médailles officielles sont supprimés du programme olympique. Les résultats enregistrés entre 1912 et 1948 sont retirés des tableaux officiels des médailles par pays.
Pour maintenir l’esprit de Coubertin, le CIO transforme cette compétition en une obligation d’organisation d’expositions et d’événements culturels non compétitifs. Cette disposition donne naissance à ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom d’Olympiade culturelle, une programmation artistique pluridisciplinaire organisée par chaque ville hôte en amont des épreuves sportives.
Aujourd’hui les artistes ne montent plus sur les podiums olympiques pour recevoir des médailles gravées, et c’est fort dommage. En effet, ces 36 années d’Olympiades artistiques démontrent qu’arts et sports loin d’être en conflit, se complètent harmonieusement. Il conviendrait de s’en souvenir dans une période qui à tendance à séparer le physique et l’intellect, à célébrer le muscle en négligeant.