Poursuivant sa fresque pour le moins vertigineuse consacrée aux monarques républicains de la Vᵉ République, Léo Cohen-Paperman et la compagnie Animaux en paradis signent avec SarkHollande l’un des chapitres les plus incisifs et poignants de cette saga politico-théâtrale. Après s’être confronté aux figures crépusculaires de Mitterrand, à la truculence tragique de Chirac ou au dandysme technocratique de Giscard d’Estaing, le projet Huit Rois (nos présidents) entre de plein fouet dans l’histoire immédiate d’une décennie 2007-2017 marquée au fer rouge par l’hyper-incarnation du pouvoir, l’illusion du changement et l’émergence des fractures identitaires.

Un dyptique dramaturgique brillantissime

Sous-titré avec une ironie mordante « comédie identitaire », le spectacle s’articule autour d’un diptyque dramaturgique brillantissime où s’affrontent deux registres scéniques.

Le spectacle s’ouvre sur le stand-up hystérique de Nicolas Sarkozy. Porté par la scansion nerveuse et la présence saisissante de Clovis Fouin, cette incarnation de l’ancien chef de l’État investirait presque la scène d’un comedy club moderne. L’exercice théâtral met à nu le cœur même du sarkozysme : la sur-exposition de soi, le culte de la volonté pure, la transgression verbeuse, une quête frénétique d’approbation. Mais lorsque le parterre d’électeurs-spectateurs finit par le chasser des planches, le pouvoir glisse vers son double antinomique.

Entre alors en scène la figure du clown François Hollande, interprété par un Valentin Boraud au jeu remarquablement nuancé, qui s’avance vers nous sous les traits d’un auguste mélancolique pétri de bonnes intentions mais si peu sûr de lui. Tout y est : le bureau de travers, la maladresse touchante, l’ambition sincère d’apaiser un pays fracturé sous le slogan « Le changement, c’est maintenant ». Mais face au poids démesuré des crises économiques, du chômage de masse et de la tempête terroriste, le geste clownesque s’effondre sous la gravité du réel. La farce cède la place à un désenchantement amère.

Leïla et Ludovic : l’intime fracturé par l’Histoire

SarkHollande dépasse le simple pastiche politique en introduisant un troisième fil conducteur fondamental. En contrepoint de cette joute présidentielle, la pièce donne la parole à Leïla Merabet (incarnée par une Ada Harb magistrale). Au soir du 6 mai 2012, jour d’ébullition démocratique, la jeune femme rencontre Ludovic Müller, artiste issu de cette France périphérique dont les discours politiques s’emparent sans jamais la comprendre.

À travers le récit de cet amour naissant puis déchiré, la pièce opère un basculement intime. Les velléités idéologiques de la décennie cessent d’être des abstractions partisanes pour devenir des stigmates concrets dans la vie des citoyens. Confronté aux traumatismes collectifs des attentats de 2015, le couple se fracture au même rythme que le tissu social français. La « comédie identitaire » révèle alors sa face sombre : le drame d’une société en quête de repères, fascinée par ses propres démons, incapable de préserver la possibilité d’un destin commun.

Le miroir de notre mémoire récente

Coécrit par Julien Campani, Léo Cohen-Paperman et Clovis Fouin, le texte d’une acuité remarquable accomplit une double prouesse : réveiller un passé si proche qu’il nous brûle encore les doigts, tout en maintenant cette distance ludique indispensable au grand théâtre populaire. La mise en scène, vive et épurée, passe sans heurt du rire libérateur à l’émotion retenue, rendant hommage à la fois aux figures de la commedia dell’arte et au théâtre documentaire.

En auscultant cette décennie charnière, Léo Cohen-Paperman n’émet aucun jugement moralisateur. Il tend au spectateur le miroir d’une époque qui a vu naître nos failles sociétales actuelles. SarkHollande prouve une fois de plus que la saga Huit Rois ne se contente pas de raconter l’histoire de nos chefs d’État : elle dresse, avec une finesse et une humanité rares, le portrait en creux du peuple qui les a élus.

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