Constat désabusé d’un jeune gilet jaune arrêté, condamné et incarcéré au terme d’une manifestation houleuse, alors que l’IGPN vient l’interroger sur ce qui est arrivé à son ami, touché en pleine tête par un tir de LBD qui l’a laissé invalide. « Ma parole contre la leur, ça sert à rien » : cette petite phrase de rien du tout résume le film Dossier 137 de la manière la plus juste, la plus navrante possible.
Éviter de faire trop de vagues
Un petit pitch pour situer : au terme d’un samedi de manifestation particulièrement musclée, Antonin, jeune primo-manifestant, est gravement touché à la tête par un tir de LBD. Les séquelles sont terribles, invalidantes à vie. Sa mère décide de porter plainte, ce qui déclenche une procédure d’enquête de la part de l’Inspection Générale de la Police Nationale (la fameuse IGPN).
Le dossier arrive sur le bureau de Stéphanie, enquêtrice aussi méthodique qu’efficace. A force de fouiller, cette dernière va identifier les policiers à l’origine du tir. Elle va les convoquer, les interroger sur le pourquoi du comment. Remonter peu à peu la chaîne des responsabilités … et voir ses investigations stoppées de plein fouet par sa hiérarchie. Pour éviter de faire trop de vagues, ce qui décrédibiliserait la profession et alimenterait le climat insurrectionnel.
Des investigations complexes et longues
On lui doit Harry, un ami qui vous veut du bien et La nuit du 12. Dominik Moll aime traiter des sujets sulfureux avec autant de retenue que de justesse et de précision. En s’attaquant au thème particulièrement glissant des exactions policières commises durant les manifestations des Gilets jaunes, le réalisateur met en lumière le travail harassant d’une Inspection générale des Services coincée entre volonté de justice et poids des institutions.
Le film colle clairement à la réalité d’investigations complexes et longues : rassembler les témoignages, chercher les photos, les vidéos, recouper les informations, identifier les policiers incriminés et les interroger, faire face au mur du silence, au corporatisme, à la réalité d’un job ingrat où l’on tutoie la violence au quotidien … cela n’a rien d’une sinécure. D’autant que ces flics, issus de la prestigieuse BRI, héros du Bataclan, n’ont rien à faire là, vu qu’ils n’ont jamais été formés au maintien de l’ordre.
Forces de l’ordre ou chiens d’attaque ?
Entre demandes d’information et rédaction des procès verbaux, Stéphanie et son équipe doivent demeurer neutres et droits, leur travail consistant à protéger la police de ces dérives, ne serait-ce que pour qu’elle conserve de la crédibilité auprès des citoyens qu’elle est censée défendre. Mission impossible avec un gouvernement en pleine déliquescence, dépassé par la colère de la population, tellement apeuré qu’il n’a d’autres échappatoire que d’instituer la terreur en faisant bousiller les manifestants par des forces de l’ordre transformées en chiens d’attaque ?
Perçus comme des traîtres par leurs collègues de terrain et comme un bouclier d’État par les victimes ou leurs représentants, les enquêteurs de l’IGPN évoluent ici dans une défiance permanente qui frôle l’impuissance. Comme le dira la mère d’Antonin à une Stéphanie défaite venue l’informer de la clôture de l’enquête : « à quoi vous servez ? » Question qui n’appelle aucune réponse sinon à rien, surtout dans un régime en train de s’enfoncer dans le fascisme. Le regard de Stéphanie, s’esclaffant en regardant des vidéos de petits chats sur les réseaux sociaux, en dit long sur ce constat d’échec. L’électrochoc est d’une rare violence pour le spectateur qui prend alors conscience du vide, des faux-semblants, de la fragilité de la justice, de l’hypocrisie des institutions. Que devient la vérité dans un univers où la police n’est plus là pour défendre le peuple mais pour préserver un gouvernement aux abois ?
