Petite pensée émue pour celles/ceux qui galèrent avec leur inscription en fac : il fut un temps heureux où Parcoursup n’existait pas, où on pouvait intégrer l’université en quelques minutes et profiter d’une bourse d’étude en prime avec à la clé un enseignement de qualité, qui cultive l’esprit, détruit les préjugés, forge la pensée critique. Nous étions dans les années 70, et les préfabriqués de Vincennes, nichés en plein bois, s’ouvraient à tous, intellectuels, étudiants, ouvriers, artisans, mères de famille, pour y apprendre à réfléchir. Ce projet, les droitards de tout poil s’efforcèrent de le torpiller et y arrivèrent. L’université fut démantelée en 1980, rasée intégralement. Aujourd’hui il n’en demeure qu’une mémoire défaillante que la série Camarades réveille avec autant d’humour et de talent que de pertinence.

« On ressort de Vincennes beaucoup moins bête, et surtout très autonome »

Nous avons déjà évoqué cette histoire via notre article consacré au remarquable documentaire de Virginie Linhart Vincennes, l’université perdue, avec à la clé ce constat : « on ressort de Vincennes beaucoup moins bête, et surtout très autonome ». Ce constat, les réalisateurs Benjamin Charbit et Dominique Baumard vont le placer au cœur de la série Camarades, soit huit épisodes qui nous racontent les aventures de plusieurs personnages clés au sein de cette fac expérimentale aux allures d’utopie : Gérard le prof maoïste, Françoise l’étudiante révolutionnaire, Amadéo l’activiste homosexuel, Jimmy l’agent de surface en grève ; ajoutons à ce quatuor, Merloux, philosophe bombardé président de cette université ingérable, Nino secrétaire administrative et militante PCF enragée et quelques autres figures de cet esprit libertaire en ébullition.

Psychose autoritaire et années de plomb

Et pour observer tout ça, Jacques, flic gaulliste et nervis des Renseignements généraux bien décidé à foutre en l’air ce nid de gauchiasses (le terme n’est alors pas usité mais l’intention est déjà là) ; pour y parvenir, cet espion raté, ne trouve rien de mieux, que d’envoyer une taupe au cœur du vivier gauchiste, histoire de flairer un potentiel projet d’attentat (eh oui on est dans les années de plomb, avec leur lot de Brigades rouges, Action Directe, Fraction Armée Rouge et autre bande à Baader, autant d’organisations promptes à l’enlèvement et à l’assassinat de personnalités politiques et économiques jugées réactionnaires, du coup les autorités ont tendance à psychoter pas mal et à surveiller beaucoup).

Ensemencer les consciences

La taupe en question ? Claudine, prostituée dont la caravane est située en plein bois à quelques encablures de la fac, et dont Jacques est l’amant. Claudine, un brin cruche, inéduquée, sans diplôme, la prolo parfaite. Seulement voilà : Claudine, en pénétrant les locaux de la Berkeley française, va se découvrir une vocation/passion pour les études, la lutte des classe et l’émancipation féministe et humaniste. Et le projet de torpillage de cette maudite université de prendre une tournure aussi inattendue que loufoque … et intellectuelle. Et les images de nos héros en quête de révolution de se mêler aux archives d’époque pour mettre en avant et illustrer les courants de pensée qui irriguent ce projet, s’y déploient et ensemencent les consciences fertiles.

Vincennes vs la grande casse sociale

C’est un pur régal, doublé d’un festival d’idées, d’échanges, de débats, d’argumentations, de contre-argumentations … En toile de fond, des revendications d’égalité, de partage, de liberté d’expression … L’épisode évoquant comment les étudiantes, privées d’espace à elles, se barrent dans les clairières pour y monter un campement féministe, laissant en rade l’effectif masculin bien en peine de taper des tracts politiques sans faute d’orthographe est à se tordre. L’ensemble du récit est de cette facture, drôle, romantique, incisive et, il faut bien le reconnaître, d’une actualité troublante. Droits des femmes, des LGBT, des personnes racisées, accès à l’éducation, à la pensée peu importe l’origine, le sexe, le métier, la formation initiale, l’appartenance sociale … à l’heure de la grande casse sociale opérée par le centre et la droite, ce propos est plein d’espoir.

« Je préfère une révolution de gauche ratée, à une révolution de droite réussie »

Et la série de sensibiliser le spectateur avec subtilité à cette perspective d’ouverture. Car l’esprit de Vincennes n’est pas mort, loin s’en faut, les livres restent, les enregistrements, les films … Camarades en diffuse l’essence par bribes, chaque épisode proposant l’exploration d’une citation qui de Derrida, qui de Deleuze, quand il ne s’agit pas de dialoguer avec Lacan ou d’écouter Foucault … L’ensemble aboutit à un point de bascule d’une rare lucidité avec notre actualité quand Claudine, au bord des larmes, explique la folie du capitalisme à venir, la gauche, privée de laboratoire de réflexion, réduite à ses petits arrangements, l’émergence d’un fascisme d’autant plus dangereux qu’il se voudra « joyeux », propulsé par des capitalistes rendus fous par leur enrichissement, leur seul plaisir. Et de conclure « je préfère une révolution de gauche ratée, à une révolution de droite réussie ».

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