Le repérage de talents est un sport qui se pratique dans la durée, avec patience et concentration. De fil Instagram en visite de boutique, nous explorons ce vaste champ de créativité dont la fertilité ne cesse de nous surprendre. Ne gardons pas ces trouvailles pour nous, surtout quand elles viennent de l’autre bout de la planète. Ce mois-ci, cinq trésors ont capté notre attention : des pierres qu’on croirait cueillies pour un rituel oublié, une taxidermie urbaine qui métamorphose la boîte de conserve en reliquaire, un miroir qui porte des tatouages, une épaule qui se pare de dentelle de corde, un pull tricoté à la main dans un village du Guangdong avec l’ambition secrète de rivaliser un jour avec Chanel … voici nos trucs, muches et franfreluches du moment.

Unkuntshop — la pierre comme talisman
Il y a quelque chose d’un peu chamanique dans le geste de Sitoë Thiam : ramasser des pierres dans la nature alentours, dans le jardin, au détour d’une promenade de quartier, puis les envelopper avec la patience d’une brodeuse dans une cordelette de fibre naturelle. Le résultat tient à la fois du bijou, du fétiche, de l’amulette — une pierre ordinaire qui, une fois liée et tressée, se met soudain à raconter une histoire.
Ce projet tout particulier a été pensé en collaboration avec le compte gastronomique et culturel Gastrodiplomacy World, mariage inattendu entre minéralogie de poche et diplomatie du goût. L’artiste travaille avec les cordes naturelles de la maison Hemptique, dont elle revendique l’admiration sans contrepartie ni sponsoring — un détail qui, dans l’époque du placement de produit permanent, dénote d’une vision et de valeurs.
On aime cette économie de moyens et cet engagement : rien n’est acheté, tout est trouvé, et pourtant chaque pierre wrappée exprime une force sacrée, une singularité spirituelle.
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Carin Jones — l’orfèvre des boîtes en fer-blanc
Installée du côté de Seattle, Carin Jones a vécu un parcours aussi riche qu’atypique, entre une enfance passée sur les chantiers aux côtés de son père et de son grand-père et une formation en zoologie. De cette double hérédité — l’observation du vivant, la rugosité du bâti — naît une bijouterie contemporaine qui interroge sans relâche la beauté, la permanence et la valeur.
Sa série actuelle, Urban Taxidermy, déplace le regard : plus de moulages organiques, mais des spécimens d’un autre genre — de vieilles boîtes en fer-blanc, vestiges publicitaires ou domestiques, serties avec le soin qu’on réserverait à une pierre précieuse. En substituant le métal précieux au gemme et l’objet trouvé au trésor attendu, Carin Jones renverse discrètement la hiérarchie du bijou : ce n’est plus la matière qui fait la valeur, mais le regard qu’on lui porte.
On est interpellé par la charge de mémoire que ces boîtes convoquent chez qui les regarde — chacun y retrouve un peu de son propre grenier. En réinventant ainsi le bijou de famille, Carin Jones interroge ce que nous choisissons de transmettre, et pourquoi.

Alba Weirdo et ses miroirs tatoués
C’est à 17 ans, dans l’effervescence d’un studio valencien, qu’Alba Weirdo a posé pour la première fois une aiguille sur une peau. Formée au sein du No Land Tattoo Parlour, elle a d’abord flirté avec le tatouage traditionnel et ses aplats de couleur, avant de glisser vers un noir plus dense, plus minutieux : le blackwork et le pointillisme, disciplines de patience où chaque point compte.
C’est cette grammaire du minuscule et du répété qu’Alba Weirdo transpose aujourd’hui hors de l’épiderme, sur la surface froide et réfléchissante du miroir. Le geste est troublant : l’objet qui nous renvoie notre image se retrouve lui-même orné, comme s’il avait, à son tour, une histoire à porter sur son propre corps de verre. Le miroir tatoué devient alors un curieux paradoxe — un objet qui capture le reflet de l’autre tout en affichant fièrement le sien.
On y voit un prolongement logique d’un métier fait d’encre et de peau : et si le tatouage, débarrassé du corps qui le porte habituellement, pouvait se donner à n’importe quelle surface qui accepte de le recevoir ?

Luna Floreada et ses épaulettes en macramé
Le macramé a connu ses heures de gloire dans les intérieurs des années 1970, avant de sombrer, pour un temps, dans le purgatoire du kitsch. Luna Floreada le fait renaître ailleurs — non plus suspendu au mur, mais posé sur l’épaule, comme une architecture de fils noués qui vient sculpter la silhouette.
L’épaulette, à l’origine motif militaire et codification du pouvoir dans le vestiaire ancien, se retrouve ici totalement réinventée : les nœuds remplacent le galon, la fibre naturelle remplace le métal, la douceur remplace la rigidité de l’apparat. Le résultat évoque tour à tour la parure tribale, l’armure textile et l’accessoire de haute fantaisie — un objet à la frontière du bijou et du vêtement.
C’est précisément cette ambiguïté qui séduit : une pièce que l’on ne sait plus très bien nommer, entre corsetterie douce et sculpture portable, et qui n’a besoin d’aucune étiquette pour affirmer son caractère.

Pan Ruibin , le tricot comme dynastie familiale
Il y a une dizaine d’années, un jeune traducteur de japonais nommé Pan Ruibin a quitté son emploi en ville pour retourner dans son village natal du Fuyang et transformer une passion d’enfance — le tricot, appris auprès de sa mère dès l’âge de six ans — en atelier familial. Atelier prospère baptisé Panwallzer Handmade Sweaters : le père prépare les matières, la mère ajuste les finitions, la sœur gère les envois, et une soixantaine de tricoteuses du village confectionnent, pièce après pièce, des pulls qui demandent parfois jusqu’à vingt jours de travail.
Ce qui distingue Panwallzer Handmade Sweaters , au-delà de l’anecdote familiale, c’est une conviction presque politique : refuser la production de masse, quitte à renoncer à un volume de ventes plus confortable, pour préserver un savoir-faire artisanal en voie de disparition. Chaque pull est un peu différent du précédent, ajusté aux mesures et aux envies de qui le porte — l’exact inverse de la promesse du prêt-à-porter industriel.
L’ambition affichée est grande — bâtir, à force de mailles et de patience, une maison aussi désirable qu’une maison de luxe occidentale. On aime l’idée qu’un tel songe puisse encore naître d’un rouet familial, dans un village où l’on tricotait déjà pour se réchauffer bien avant de tricoter pour se distinguer.
