Il n’est pas de territoire plus chargé politiquement que le jardin. Ce que l’on plante, où l’on plante, comment on laisse pousser ou l’on taille : chacun de ces gestes porte une vision du monde, un rapport à l’autorité, une conception de ce que la nature doit être et de ce que l’homme est en droit de lui imposer. De Le Nôtre dessinant les broderies végétales de Versailles à la gloire de Louis XIV à Derek Jarman semant des galets et des herbes folles sur les plages du Kent quelques années avant sa mort, le jardin a toujours été un espace où se joue, sous couvert de botanique, une lutte fondamentale : qui décide de ce qui doit pousser, et pour qui ?
Versailles ou la nature soumise : le jardin comme manifeste absolutiste
Pour comprendre ce que le jardin peut signifier comme acte de résistance, il faut d’abord comprendre ce qu’il peut signifier comme acte de domination. Versailles est, à cet égard, un cas d’école d’une limpidité absolue.
André Le Nôtre commence les grands travaux des jardins de Versailles en 1661, à la demande de Louis XIV qui souhaite transformer le modeste pavillon de chasse de son père en la résidence royale la plus fastueuse d’Europe. Ce que Le Nôtre conçoit n’est pas un jardin au sens ordinaire du terme : c’est une démonstration géométrique. Les allées rayonnent depuis le château selon une perspective centrale qui écrase la nature sous la logique du regard royal. Les ifs sont taillés en cônes, les buis en figures, les arbres en murs végétaux. Rien ne dépasse, rien ne déborde, rien n’ose la digression. La nature, ici, obéit, constituant des salons à ciel ouvert qui complètent ceux du château.
L’historien de l’art Michel Conan, dans ses travaux sur l’histoire des jardins européens, a montré comment le jardin à la française du XVIIe siècle fonctionnait comme une projection spatiale de la théorie politique absolutiste : la raison souveraine ordonne le monde naturel comme le roi ordonne ses sujets. Les visiteurs qui déambulaient dans les allées de Versailles ne se promenaient pas : ils étaient mis en scène dans un décor qui leur enseignait, à chaque pas, la supériorité de l’ordre sur le désordre, de la volonté humaine sur la croissance spontanée, du centre sur la périphérie.
Cette vision va se diffuser dans toute l’Europe aristocratique du XVIIe siècle finissant pour devenir, très littéralement, un modèle d’exportation du pouvoir français. Planter un jardin à la française dans un palais étranger, c’est se placer dans la filiation symbolique de Louis XIV. La nature taillée est une langue diplomatique.
Le jardin anglais ou la première dissidence végétale
La réaction ne tarde pas. Dès le début du XVIIIe siècle, en Angleterre, une contre-esthétique émerge qui va constituer la première grande dissidence dans l’histoire politique du jardin. Le jardin dit à l’anglaise — ou jardin paysager — refuse explicitement la symétrie française. Les allées se courbent, les plans d’eau imitent les lacs naturels, les arbres sont laissés à leur forme propre, les vues sont ménagées pour simuler la découverte spontanée plutôt que la perspective calculée.
William Kent, Capability Brown et Humphry Repton sont les grands architectes de cette révolution végétale. Ils ne construisent pas seulement une préférence esthétique mais une argumentation politique. Le philosophe Anthony Ashley Cooper, troisième comte de Shaftesbury, avait théorisé dès 1709 dans ses Characteristicks of Men, Manners, Opinions, Times, que la nature non contrainte était moralement supérieure à la nature domestiquée — un argument qui, transposé en termes politiques, revenait à dire que la liberté naturelle valait mieux que l’absolutisme ordonné.
Alexander Pope, dans son Épître à Burlington (1731), formule le premier manifeste du jardin comme acte politique : il raille les jardins à la française, leurs axes interminables, leur prétention à corriger la nature, et plaide pour un art du jardin qui « consulte le génie du lieu ». L’expression genius loci va faire fortune. Elle signifie que chaque espace a une vocation propre que l’architecte doit révéler plutôt qu’écraser.
Les jardins ouvriers : nourrir sa famille, résister à l’ordre industriel
Au XIXe siècle, la question du jardin glisse des demeures aristocratiques vers les faubourgs industriels, et sa dimension politique s’en trouve radicalement transformée. Les jardins ouvriers — que l’on appelle aussi jardins familiaux, et que les Britanniques nomment allotments — naissent dans le contexte de la révolution industrielle et de l’exode rural massif qui jette des populations paysannes dans des villes qui n’ont ni espace ni verdure à leur offrir.
En France, l’abbé Lemire, curé d’Hazebrouck dans le Nord, fonde en 1896 la Ligue française du coin de terre et du foyer, qui va essaimer des centaines de jardins ouvriers dans les banlieues industrielles. L’intention de l’abbé Lemire est explicitement sociale et politique : il s’agit de donner aux familles ouvrières un espace de dignité, d’autonomie alimentaire partielle, et — argument qu’il répète inlassablement — d’éloignement des cabarets. Le jardin, chez Lemire, est un instrument de moralisation autant que de subsistance.
Mais les jardiniers ouvriers eux-mêmes vont rapidement subvertir cette rhétorique paternaliste. Dans les jardins des corons du Nord, des banlieues lyonnaises ou des faubourgs parisiens, se développe une culture populaire de l’autosuffisance qui contient, en germe, une critique du salariat et de la dépendance économique. Cultiver ses propres légumes, c’est ne pas avoir entièrement besoin de l’employeur pour se nourrir. C’est un geste d’indépendance minuscule et concret, répété des millions de fois.
Cette dimension est aujourd’hui bien documentée par les historiens. L’ouvrage collectif Les Jardins ouvriers en France, des origines à nos jours, coordonné par Jean-Paul Thibault, montre comment ces espaces ont constitué, tout au long du XXe siècle, des lieux de sociabilité ouvrière soustraits au contrôle de l’employeur et de l’État : on s’y retrouvait, on y discutait politique, on y organisait parfois des solidarités informelles que les structures syndicales officielles ne couvraient pas.
Derek Jarman à Dungeness : le jardin comme testament
Il est difficile de penser à un acte de jardinage plus radicalement politique que celui de Derek Jarman à Dungeness, sur la côte du Kent, dans les années 1986 à 1994. Jarman, cinéaste britannique d’avant-garde — à qui l’on doit Sebastiane (1976), Jubilee (1978) et Caravaggio (1986) —, apprend en 1986 qu’il est séropositif. Il achète Prospect Cottage, une ancienne cabane de pêcheur peinte en noir, construite face à la centrale nucléaire de Dungeness, sur un paysage de galets et de vent.
Ce qu’il va créer autour de cette cabane dans les huit années qui lui restent à vivre est un jardin d’une nature absolument inédite. Pas de terre : les galets de la plage, le sable, les fragments de métal et de verre polis par la mer. Pas de clôture : le jardin se confond avec le paysage environnant. Des plantes choisies pour leur capacité à survivre sans irrigation dans un sol quasiment inexistant — coquelicots, fenouil, valérianes, chardons maritimes. Des sculptures bricolées avec des galets percés, des crochets de pêche, des bois flottants.
Jarman documente ce travail dans son journal Modern Nature, publié en 1992 par Century Press. Ce livre — à la fois journal intime, méditation sur la maladie et le corps, traité de botanique amateur et manifeste esthétique — est l’un des documents les plus bouleversants de la culture britannique des années sida. Le jardin de Dungeness y apparaît explicitement comme un acte de résistance : à la mort qui approche, certes, mais aussi aux politiques de Margaret Thatcher (que Jarman abhorre), à la criminalisation de l’homosexualité que la Section 28 de 1988 réactualise, à l’idée même qu’un homme mourant n’aurait rien à créer, rien à planter, rien à laisser pousser.
Prospect Cottage et son jardin existent toujours. En 2020, une campagne de financement participatif menée par l’Art Fund a permis de réunir trois millions et demi de livres sterling pour racheter la propriété et en assurer la préservation. Des milliers de personnes ont contribué : la dimension politique du geste de Jarman n’a pas vieilli d’une saison.
Les squats verts urbains : jardiner comme occupation
Depuis le début des années 2000, une nouvelle forme de jardin politique est apparue dans les villes européennes et nord-américaines : le jardin partagé sur terrain occupé, ou squat vert. Ces espaces, qui occupent des friches industrielles, des parkings abandonnés, des terrains vagues en attente de promotion immobilière, constituent l’une des formes les plus directes de résistance à la spéculation foncière urbaine.
Le cas le plus célèbre et le plus documenté est celui du community garden de Liz Christy, créé en 1973 dans le quartier de Houston Street à Manhattan, sur un terrain vague appartenant à la ville de New York. Christy et son collectif, les Green Guerrillas, commencent par lancer des seed bombs — des boules d’argile contenant des graines de fleurs — par-dessus les grillages des terrains abandonnés, avant d’occuper physiquement le terrain de Houston Street pour y planter des légumes et des arbres fruitiers. Sous la pression du mouvement, la ville de New York finit par concéder des baux à des dizaines de community gardens dans les années 1970 et 1980. Le mouvement des guerrilla gardeners était né.
En France, le mouvement des incroyables comestibles — traduction de l’initiative britannique Incredible Edible lancée à Todmorden dans le Yorkshire en 2008 par Pamela Warhurst et Mary Clear — propose de planter des légumes et des herbes aromatiques dans tous les espaces publics disponibles : bords de trottoirs, pieds d’arbres, jardinières de mairie, rebords de fenêtres. L’idée centrale est aussi simple que subversive : rendre la nourriture gratuite et accessible à tous, désobéir au partage dominant entre espace public (décoratif) et espace privé (productif).
Ces initiatives rejoignent, sur un autre plan, les réflexions de l’écrivain et militant américain Michael Pollan, dont le livre The Botany of Desire (2001, traduit en français sous le titre La Botanique du désir) explore les relations de pouvoir et de co-évolution entre les plantes et les humains. Pollan y soutient que jardiner n’est jamais un acte neutre : c’est toujours choisir quelles formes de vie on favorise, quelles autres on combat, quelle conception du monde on inscrit dans la terre.
Le jardin aujourd’hui : entre injonction au bien-être et radicalité retrouvée
Il serait naïf de ne pas noter la tension qui traverse le jardin contemporain. D’un côté, une esthétisation généralisée du végétal urbain — les murs végétaux des façades de bureaux, les toits-terrasses aménagés des immeubles de bureaux, les jardins partagés labellisés par les mairies comme outils de cohésion sociale — qui récupère le lexique de la résistance pour en faire un argument marketing. Le jardin sauvage est devenu une tendance de décoration intérieure. Derek Jarman est exposé dans les musées.
De l’autre, des pratiques qui maintiennent, envers et contre tout, la charge politique originelle du geste. Les ZAD — Zones à Défendre, comme celle de Notre-Dame-des-Landes en Loire-Atlantique, dont l’occupation durait depuis 2009 avant l’abandon du projet d’aéroport en 2018 — ont produit des formes de jardinage collectif et expérimental qui constituent un chapitre à part entière dans l’histoire de l’agriculture politique. On y a cultivé des légumes anciens, expérimenté des techniques de permaculture, organisé des semenceries collectives : autant de gestes qui affirmaient la possibilité d’un autre rapport à la terre.
Plus récemment, des artistes comme l’Américain Theaster Gates, avec ses interventions dans les quartiers abandonnés de Chicago, ou le collectif britannique Assemble — Prix Turner 2015 — travaillent à la jonction du jardinage, de l’architecture participative et de la politique du quotidien. Ce qu’ils ont en commun avec l’abbé Lemire, avec les Green Guerrillas et avec Derek Jarman plantant ses chardons sur les galets de Dungeness, c’est la conviction que l’espace où quelque chose pousse est un espace où quelque chose se décide. Que le jardin, depuis toujours, est une façon de dire : ici, c’est nous qui choisissons.
