Dix ans après avoir fichu un retentissant coup de pied dans le déjà très juteux business du film de zombies avec Dernier train pour Busan, Yeon Sang-ho remet le couvert en lâchant sur grand écran le savoureux et dégoulinant Colony. Et s’offre au passage une nouvelle critique grinçante de la société coréenne, enter appât du gain, quête de reconnaissance, hypocrisie latente et sacrifice des plus faibles.
Une intelligence collective survoltée
Pour celleux qui en sont restés au zombie made in Romero, un petit point d’info s’impose. Oubliez le zombie décérébré qui se dandine en grognant. Dans Colony, la contamination va bon train, boostant les infectés pour en faire de véritables armes de combat. Une conférence biotech dans un immeuble huppé de Séoul, un scientifique floué décidé à se venger tout en affirmant aux yeux du monde la véracité de ses recherches : ces deux éléments clés vont se percuter pour accoucher de la propagation puissance 1000 d’un petit virus bien vicelard.
Les malheureux contaminés par morsure tournent au zombi, certes, mais avec une particularité. Là où le mort-vivant lambda se voit privé de conscience, ceux de Colony bénéficient d’une intelligence collective survoltée. Sanguinolents, dégoulinant de bave, ils apprennent, partagent l’information nouvellement recueillie, s’organisent. Bref ils communiquent, et leur évolution commune de s’en porter comme un charme tandis que les victimes s’accumulent, augmentant un troupeau qui en vient à menacer la population au complet.
De la contamination à l’atomisation
Confinée dans le centre commercial où a débuté l’épidémie, une poignée de quidams tente de survivre, qui illustrent la dureté de la société coréenne où être handicapé, vieux ou harcelé n’est guère un gage de réussite … excepté dans ce genre de situation extrême. Parmi tout ce petit monde, le professeur Se-jeong, interprétée par Jun Ji-hyun, héroïne indomptable qui se singularise par sa marginalité intellectuelle, son refus obstiné de faire parti d’un troupeau, quel qu’il soit. Autant dire que l’idée d’être colonisée par un virus pour participer à une gigantesque expérience d’intelligence partagée ne la réjouit pas. Et nous non plus.
Car la vision du réseau collectif à la Yeon Sang-ho a de quoi faire largement flipper. L’unité mortifère des infectés qui ingèrent l’info, la traitent puis la mettent en application manu militari et d’un seul élan met en exergue l’incapacité des humains encore intacts à faire bloc. Le sous-texte est clair : la vraie menace, ce n’est pas la contamination, c’est l’atomisation. Chacun pour soi face au danger, ça ne peut aboutir qu’à la catastrophe. Quant à l’intelligence commune des zombis, ma foi, elle n’est guère enviable, car téléguidée par un porteur initial qui l’instrumentalise pour son seul bénéfice.
Filmer le chaos
Techniquement, Yeon Sang-ho prouve une fois de plus qu’il sait filmer le chaos et en restituer le caractère oppressant : scènes de fuite effrénée dans des couloirs obscurs couverts de mucus, ascenseurs en mode piège fatal, effets gore démultipliés, je ne vais pas vous faire l’injure d’évoquer l’ensemble des péripéties qui jalonnent ce type de récit. Pour l’heure, on est dans du classique et ça fonctionne très bien.
On retiendra notamment :
- la plastique des monstres et leur gestuelle pour le moins acrobatique, chorégraphiée avec maestria par le street dancer Jeon Young déjà à l’oeuvre sur Dernier train pour Busan, Peninsula ou Kingdom 1 et 2.
- des figures féminines qui gardent la tête froide quand ces messieurs pour la plupart s’effondrent, paniquent, trahissent ou font juste profil bas.
Et une critique féroce du tout collectif qui éradique les individualités sous prétexte de les valoriser. Pour le coup, le précepte « Tous pour un … » sonne particulièrement faux.
Colony s’inscrit dans ce qu’on appelle désormais, un peu par facilité mais pas complètement à tort, la trilogie officieuse des zombies signée Yeon Sang-ho. Si ce troisième opus n’a pas la fulmination nerveuse du premier ni les excès numériques un brin bancals, reconnaissons-le, du second, il creuse son propre sillon : plus claustrophobe, plus cérébral dans son postulat, mais tout aussi viscéral dans son exécution. Bien sûr, Colony ne réinvente pas le genre, mais il refuse de s’y larver confortablement. Et dans cette industrie du remake permanent, cela force le respect.
