Trente ans après sa sortie, Nixon reste l’un des projets les plus ambitieux et les plus controversés d’Oliver Stone. Troisième volet informel d’une trilogie consacrée à l’Amérique de la guerre froide et du Vietnam — après Né un 4 juillet et JFK — le film s’attaque à une figure que le cinéaste connaît par cœur : celle du pouvoir patriarcal, rongé de l’intérieur par ses propres démons. Retour sur une œuvre monumentale, aussi fascinante que discutée.

Disséquer le pouvoir et ses dérives

Vétéran polytraumatisé du Vietnam devenu scénariste puis réalisateur sur le tard, Stone rattrape dans les années 1986-1995 le temps perdu avec une urgence rare, enchaînant les œuvres engagées à contre-courant d’un Hollywood alors dominé par le cinéma d’action décomplexé. Et je ne pense pas spoiler quoi que ce soit en affirmant que l’étude pathologique de l’autorité et de ses dérives traverse toute son œuvre.

Conan (son premier scénario, largement retoqué par le réalisateur John Milius, pour accoucher du film culte que l’on sait en 1982), Scarface (son second opus scénaristique, dont on sait tous le caractère désormais mythique), Alexandre, Snowden … (je ne vais pas tous les énoncer vu la filmo du Monsieur), pas un de ses récits n’ignore la problématique du pouvoir, entre conquête et dérives. Nixon, sorti en décembre 1995, couronne cette période de créativité avec ce que d’aucuns considèrent comme son oeuvre la plus aboutie, voire son Citizen Kane cf le point de vue du journaliste Roger Ebert à l’époque de la sortie).

Portrait d’un animal politique

Ici pas de biopic linéaire : le film prend racine dans les réflexions pour le moins tourmentées d’un Nixon post Watergate, isolé dans la Maison Blanche, écoutant ses propres bandes magnétiques pour multiplier les souvenirs en mode flashback. Cette temporalité éclatée, Stone la travaille comme il l’avait fait pour JFK : montage nerveux, mélange de formats pellicule et de fausses images d’actualités, angles qui ne cessent de changer, … tout est fait pour mêler faits historiques et drame intime sans jamais paumer le spectateur.

A la clé, le portrait d’un animal politique aussi féroce que fragile, rongé de culpabilités multiples, obligé de combattre pour gravir chaque marche du pouvoir, depuis des origines on ne peut plus humbles jusqu’au Bureau ovale. Cette ascension s’opère dans une Amérique en pleine mutation, entre Guerre du Vietnam, explosion sociale, combat pour les droit civiques, Guerre froide à bout de souffle … Une situation implosive que Nixon tente de gérer comme il peut, avec parfois des éclairs de génie et des initiatives réussies, mais aussi des penchants beaucoup plus brutaux et ténébreux.

Casting d’exception et tournage express

Porté par un Anthony Hopkins magistral, secondé par une galerie de seconds rôles impressionnante — Joan Allen, Powers Boothe, Ed Harris, Bob Hoskins, James Woods, Paul Sorvino, Mary Steenburgen, David Hyde Pierce et j’en passe, le film doit une partie de sa légende à un casting d’excellence aux allures de chaises musicales. Ainsi, James Woods, qui avait déjà tourné avec Stone sur Salvador, a lui-même demandé à incarner Haldeman, rôle initialement destiné à Ed Harris, qui héritera finalement du personnage de Howard Hunt.

Au niveau technique, la photographie est signée Robert Richardson, fidèle collaborateur de Stone parmi les fidèles ; la partition est confiée à John Williams qui a déjà signé les B.O. de Né un 4 juillet et JFK. Le tournage, rapide, s’est déroulé de mai à juillet 1995, principalement en Californie ainsi qu’à Washington. Au finish ? Une fresque oppressante de 192 minutes, avec à la clé un échec commercial cuisant (le film ne ramènera que 13,7 millions de dollars quand il en a coûté 44), mais un accueil critique largement favorable, couronné de plusieurs nominations aux Oscars, dont celles d’Anthony Hopkins et de Joan Allen.

Une œuvre polémique, entre tragédie et réquisitoire

Clairement le film ne peut que diviser. Si certains saluent une tragédie humaine universelle portée par une mise en scène et un jeu d’acteurs hors normes, d’autres reprochent à Stone son absence d’objectivité, allant jusqu’à qualifier le film de pamphlet plus que d’œuvre historique. Le portrait dressé par Stone a été vivement contesté par la fille de Richard Nixon ainsi que par l’ancien secrétaire d’État Henry Kissinger. Du côté des historiens, Stephen E. Ambrose, auteur d’une biographie en trois volumes de Nixon, a lui aussi dénoncé plusieurs inexactitudes, tandis que Ray Price, proche de longue date de l’ancien président, jugeait que le portrait dressé par Stone ne correspondait pas à l’homme qu’il avait connu.

Oliver Stone s’emploie plan après plan à planter un Nixon rongé de culpabilité, oscillant entre vanité et perte de confiance, hanté par l’assassinat de JFK qui a permis sa propre élection, empêtré par ses douteuses amitiés avec les grands patrons texans, les pontes de la CIA et du FBI, obsédé par l’échec de la Baie des Cochons. En quête perpétuelle de rédemption, cette figure shakespearienne certes s’écarte de la vérité historique. Mais elle permet d’illustrer de manière spectaculaire comment le pouvoir peut fasciner puis ronger ceux qui s’en approchent.

À l’occasion de son trentième anniversaire, plusieurs rétrospectives sont revenues sur le film. Avec le recul, on peut aujourd’hui apprécier à sa juste valeur ce portrait d’un homme brillant et brisé, dont la trajectoire continue d’interpeller par ce qu’elle dit du pouvoir, de la solitude et de l’auto-destruction.

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