Du 27 au 31 octobre, la Biennale de danse de Martinique renaît sous le nom d’Intervalle … et prend le parti, radical et salutaire, de ne programmer que des créatrices. Huit femmes, une île, un geste politique dans un milieu qui en a grand besoin.
Huit créatrices, six spectacles, une île
Il y a dans l’histoire de la danse française une statistique si parfaite dans son ironie qu’on la croirait sortie de la plume d’un moraliste du Grand Siècle : les femmes constituent 97 % des élèves des écoles de danse … et environ 15 % des directions de ces mêmes institutions une fois franchi le seuil du pouvoir. On forme des danseuses en masse, puis on leur refuse les clés. La République, qui aime à proclamer ses principes dans les préambules et à les oublier dans les budgets, a trouvé là une élégante manière de rendre hommage au sexe féminin : en le maintenant en tutu et hors des bureaux.
C’est dans ce décor (que je qualifierai poliment de conservateur) que la Martinique fait, du 27 au 31 octobre 2026, la chose la plus simple et la plus rare : elle programme des femmes. Toutes des femmes. Huit créatrices, six spectacles, une île. La Biennale de danse de Martinique, rebaptisée pour l’occasion L’Intervalle, choisit un titre qui mérite qu’on s’y arrête, car il est tout un programme, ou plutôt tout un procès. L’intervalle : l’espace entre, le temps entre, la place entre deux places, c’est-à-dire, précisément, celle qu’on laisse d’ordinaire aux femmes dans le champ chorégraphique. La biennale ne demande pas qu’on leur en donne une meilleure. Elle fait de l’intervalle lui-même une scène. Il faut reconnaître à l’opération une certaine élégance : prendre le mot de l’exclusion et en faire un titre, c’est ce qu’on appelle en rhétorique un renversement, et en politique une victoire.
De la maison familiale à la maison des arts
Porté par La Maison Rouge : Maison des Arts, association fondée en 2011 par la chorégraphe Christiane Emmanuel dans la maison familiale des Terres Sainville, à Fort-de-France, ce premier volet d’un cycle de trois éditions consacrées aux voix féminines réinvestit une histoire : celle de la Biennale de danse créée en 1999 par le CMAC sous la direction de Fanny Auguiac, portée ensuite par la scène nationale Tropiques Atrium, et éteinte en 2022 après plus de vingt ans de service. L’événement vagabondera cette année de Saint-Joseph au Lamentin, de Terres d’Arts à Tropiques Atrium et jusqu’à La Maison Rouge : itinérance qui n’est pas un détail logistique mais une manière d’habiter le territoire, de mailler une île qui, comme tant d’îles, a l’habitude de voir la culture arriver d’ailleurs plutôt que d’en produire.
Car il faut le dire avec la franchise qui sied à cet essai : la danse française a longtemps regardé les Antilles comme un réservoir de rythmes et de corps, rarement comme une source d’auteurs. Le ministère de la Culture s’est avisé récemment du problème, comme on s’avise tard d’une fuite dans sa propre maison. En mars 2022, les ministères de la Culture et des Outre-mer ont signé un « pacte en faveur des artistes et de la culture ultramarine » avec 21 lieux et réseaux culturels de l’Hexagone, afin d’accroître la visibilité des artistes ultramarins, et un fonds d’aide aux échanges artistiques et culturels (FEAC) finance désormais la mobilité des œuvres entre les territoires ultramarins et la métropole. Textes louables. Mais entre un pacte signé à Paris et une chorégraphe guadeloupéenne qui cherche un plateau, la distance est celle qui sépare la métropole de ses colonies intérieures, et l’on sait ce qu’il advient des bonnes intentions qui ne prennent pas l’avion.
Les chiffres, ces indiscrètes
Puisque nous voilà dans la statistique, rendons-lui hommage : elle est le seul langage que le pouvoir comprenne sans traduction. En 2006, 40 % des centres chorégraphiques nationaux étaient dirigés par des femmes ; on n’en comptait plus que 29 % six ans plus tard, progression inverse, symptomatique d’un monde qui recule en avançant. L’Association des Centres chorégraphiques nationaux, dans un communiqué d’alarme publié fin septembre 2025, notait qu’en 2021 trois CCN seulement étaient dirigés par des femmes seules, soit près de 16 %, pendant que les dernières nominations (Nantes, Caen, Biarritz, Rillieux) continuaient d’installer des hommes à la barre.
Contraste instructif : les scènes nationales comptent désormais 44 % de directrices et les centres dramatiques nationaux 47 % . Le théâtre se féminise ; la danse, art peuplé de femmes, reste un club d’hommes. Il y a dans cette anomalie quelque chose de profondément français : on réserve les lieux de pouvoir aux gens qui n’habitent pas les lieux en question. Quant aux structures labellisées du spectacle vivant dans leur ensemble, elles comptent en moyenne 38 % de femmes à leur tête. Et dans le secteur chorégraphique, les équipes dirigées par des femmes reçoivent 38 % des montants d’aide alors qu’elles en sont 43 %. Tout est dit : la France aime les danseuses, mais à moitié prix.
Huit femmes, une géographie déplacée
Voici donc ce que proposera L’Intervalle : non pas un colloque sur la parité — la parité est l’alibi des lâches — mais un fait accompli. Huit artistes, de Martinique surtout (Florence Baudin, Annick Dantin, Alison Desort, Clara Desportes, Yaël Réunif), mais aussi de la Barbade (Yanique Hume, anthropologue et danseuse, qui mènera une conférence sur l’invisibilisation de la femme caribéenne et une performance dansée), du Portugal (Catarina Barbosa, dont le solo Estranha Forma dissèque la fabrication de la féminité à coups de mémoire familiale et de fado, et d’une patate taillée en phallus, détail que je ne résiste pas au plaisir de rapporter, tant la provocation domestique est la plus irréfutable des provocations) et du Bénin (Florence Gnarigo, dont État de choc, nourri d’un traumatisme vécu en Afrique de l’Ouest, transforme le passage entre vie et mort en un acte de ré-enchantement).
Le programme a du panache. Alison Desort, émergente du hip-hop et de la danse urbaine martiniquaise, propose Le bruit des douilles, un moment dansé autour du rolento, cette danse de jeu de jambes née en Martinique pour épouser le dancehall, et qui donne à sentir, sans jamais montrer d’armes, les effets invisibles de la violence sur les corps. Yaël Réunif, avec le compositeur Jordan Beal, explore dans Untold la zone liminale où la danse devient vibration et la musique prend corps. Florence Baudin, elle, s’empare de la bâtisse même de La Maison Rouge comme d’une matière à franchir : l’espace devient corps, la paroi devient peau. Il est assez beau qu’une biennale dédiée aux femmes commence par faire danser une maison.
Les Antilles, province inventive
Car il faut tordre le cou à une autre idée reçue : celle d’un outre-mer chorégraphiquement passif, attendant de l’Hexagone ses modèles et ses subventions. La scène antillaise n’a jamais été aussi vivante. Une génération monte : Léo Lerus, Clémence Maubant, le collectif Hedo. « Le problème de la danse d’outre-mer n’est pas le public, mais le regard des programmateurs », disait récemment la chorégraphe guadeloupéenne Chantal Loïal — et qui mieux placée pour le dire, elle dont la pièce Cercle a tourné de Limoges à Bordeaux et dont l’actuel festival Mois Kréol rayonne bien au-delà de la Guadeloupe réunissant désormais 15 000 spectateurs.
Quant aux anciens — je devrais dire : aux confirmés —, ils récoltent ce qu’ils ont semé avec patience. Hubert Petit-Phar, dont la compagnie La Mangrove milite depuis des années pour que les corps antillais cessent d’être folklorisés, a présenté en septembre 2025 sa nouvelle création Outre-Rage au Temps d’Aimer la Danse de Biarritz, festival dirigé par Thierry Malandain, c’est-à-dire au cœur du Pays basque, à des milliers de kilomètres de Point-à-Pitre, et devant un public hexagonal qui s’est déplacé, lui, sans qu’on ait besoin d’un pacte pour l’y convaincre. La preuve par le plateau : quand on programme les artistes ultramarins, le public suit. Il ne manquait que le courage des programmateurs, denrée plus rare que le talent.
Ce que l’intervalle enseigne
Que reste-t-il à dire ? Que cette biennale inaugurale est un pari et un prolégomène ; le mot est de ses organisatrices, et je le leur emprunte volontiers, tant il est rare qu’une institution culturelle ait le sens de la préface. L’Intervalle ouvre un cycle de trois éditions ; elle s’annonce comme le début d’un renversement ; elle demande, dans une suite de questions dont la rhétorique n’a d’égale que la netteté : que se passe-t-il lorsque les femmes ne sont plus seulement interprètes, mais autrices de leurs gestes ? Je propose une réponse : il se passe ce qui se passe toujours quand on rend le pouvoir à ceux, et celles, qui n’avaient que le talent.
On découvre que le talent, privé de pouvoir, était resté enroulé dans les plis de l’intervalle — et que l’intervalle, enfin ouvert, contenait plus de scène qu’on ne le croyait. Les hypocrites de la parité objecteront qu’une programmation exclusivement féminine est une discrimination inversée. L’objection serait recevable si les intéressées avaient bénéficié, de 1999 à 2026, d’un seul siècle de programme mixte. On ne répare pas un déséquilibre par une table parfaitement horizontale posée sur un sol parfaitement penché. La Martinique, en octobre, redressera le sol. Le reste de la République est invité à venir voir comment — et, accessoirement, à prendre des notes.
Pour en savoir plus, consulter le site de L’Intervalle | Biennale de danse de Martinique.
