Bon je suppose que vous avez les yeux rivés aux médias pour suivre la contestation (lycéenne d’abord, étudiante ensuite, syndicaliste maintenant et plus si affinités et Dieu sait s’il y a des raisons de pas être content) qui fait rage en cet automne 2026. Difficile donc d’ignorer la brutalité avec laquelle la marée-chaussée réprime les blocus, manifs, AG et autres mouvements. Difficile également pour celles et ceux de ma génération de ne pas se rappeler avec colère et chagrin les manifs anti loi Devaquet … et la mort de Malik Oussekine. On était en 1986 ; c’était il y a 40 ans. Et il semblerait qu’en 4 décennies, rien n’ait changé. Pour preuve, le visionnage de la mini-série Oussekine réalisée en 2022 par Antoine Chevrollier, qui revient sur cette odieuse tragédie et dont les images résonnent tellement avec notre actualité que cela en donne la nausée.

Autopsie d’un drame d’État

Revenons aux faits, que les plus jeunes d’entre vous n’ont pas forcément en mémoire. Décembre 1986, le mouvement étudiant et lycéen se mobilise contre le projet de loi Devaquet, visant (déjà) à introduire la sélection à l’entrée des universités, à augmenter les droits d’inscription et à accroître la mise en concurrence des établissements, en un mot donc à réduire drastiquement l’accès aux études supérieures. Le 5 décembre, une manifestation d’ampleur a lieu à Paris. En marge des rassemblements déjà bien surveillés par les CRS (j’étais là, je peux en témoigner), interviennent les voltigeurs ; créés en 1969 par le préfet Raymond Marcellin, ces « pelotons de voltigeurs motoportés » (PVM pour les intimes) sont sur site avec pour mission de disperser rapidement les regroupements de potentiels casseurs.

Vers minuit, Malik Oussekine, étudiant franco-algérien atteint de déficience rénale et totalement étranger aux mouvements de contestation, sort d’un club de jazz dans le 6ᵉ arrondissement de Paris. Poursuivi sans motif par deux voltigeurs, il se réfugie dans le hall d’un immeuble de la rue Monsieur-le-Prince ; il y est matraqué, frappé de plusieurs coups de pied. Il succombera à ses blessures quelques heures plus tard à l’hôpital Cochin. Il n’avait même pas participé à la manifestation.

Meurtre raciste et impunité institutionnelle

La mini-série d’ Antoine Chevrollier raconte cette histoire : qui était ce garçon ? Comment a-t-il été tué ? Le récit fonctionne à plusieurs vitesses pour mettre en avant la brutalité de ce meurtre raciste, le séisme familial qu’il engendre, les différents temps de le bataille politico-judiciaire qui a suivi. La famille Oussekine donc, la mère, les deux frères, la sœur, frappés de plein fouet par la perte du cadet, petit dernier chéri, plein de vie, de promesses … un clan soudainement confronté aux menaces xénophobes, qu’on tente de réduire au silence par tous les moyens.

Stigmatisation de la victime, lenteurs de la justice, récupération politique … il faudra attendre 1990 pour que deux des trois policiers impliqués (aucune preuve n’est retenue contre ce dernier) soient condamnés par la cour d’assises de Paris à des peines de prison … avec sursis. La sanction sera perçue par beaucoup en France comme une forme d’impunité institutionnelle, une volonté à peine voilée de protéger les corps de police envers et contre tout.

Maintien de l’ordre et brutalité institutionnalisée

Corporatisme, racisme, brutalité crasse d’une police en roue libre qui se croit tout permis et à qui on autorise tout … Si la série sonne si juste, c’est qu’elle pointe du doigt la permanence des doctrines de maintien de l’ordre en France dans l’après-guerre. Le premier épisode évoque par le biais des actualités les gazages, les mains arrachées, les manifestants frappés, avant de faire état du massacre du 17 octobre 1961 : les forces de l’ordre répriment alors un défilé en faveur de l’indépendance de l’Algérie ; les agents tirent dans la foule, noient certains manifestants. Le nombre des victimes demeure à ce jour incertain ; les historiens évoquent entre 100 et 300 morts. 1961, 1986, 2026 … Rien n’a changé ?

Certes, suite au meurtre de Malik Oussekine, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Charles Pasqua, dissout immédiatement le peloton des voltigeurs, cédant ainsi à la pression de la rue et de l’opinion publique. Mais, trente ans plus tard, l’esprit des voltigeurs ressurgit dans l’espace public, intact. Début 2019, le préfet Michel Delpuech pose les bases des Brigades de répression des actions violentes motorisées, les redoutables BRAV-M que son successeur Didier Lallement pérennisera quelques mois plus tard. Si les autorités affirment que leur mode d’action diffère, le principe sous-jacent demeure le même : employer des unités hautement mobiles et équipées pour impacter rapidement les cortèges et disperser les manifestants, quitte à créer des tensions supplémentaires en insultant et en frappant à tour de bras, comme en témoignent observateurs des libertés publiques, Défenseur des droits et organisations internationales type Conseil de l’Europe.

Répression made in France

L’analogie entre 1986 et les mouvements sociaux contemporains réside également dans la nature même du face-à-face entre l’État et sa jeunesse. En 1986, la jeunesse mobilisée contre la loi Devaquet défendait le principe d’un accès universel et démocratique à l’enseignement supérieur. Les cortèges récents s’inscrivent dans une filiation directe, qu’il s’agisse de dénoncer la précarité étudiante, les réformes de sélection à l’université ou la gestion des politiques environnementales et sociales. Dans les deux cas, le pouvoir politique privilégie la réponse sécuritaire à la concertation politique.

La série Oussekine met remarquablement en lumière l’effet de matraquage indifférencié qui transforme une protestation citoyenne en traumatisme collectif. La violence subie par Malik Oussekine est le produit d’une doctrine axée sur le contact coercitif plutôt que sur la désescalade, une orientation historique typique du maintien de l’ordre à la française, beaucoup plus dure que les méthodes de désescalade employées dans d’autres pays européens comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni.

La série Oussekine rappelle que la question des violences policières ne saurait se résumer à une succession de « bavures » isolées ou de « brebis galeuses ». Elle relève d’un problème structurel qui touche à la responsabilité de l’État et aux choix politiques d’encadrement des libertés publiques. Rigoureux dans son approche, ce récit constitue un outil de salubrité publique. Il contraint la société à regarder en face ce que la mémoire institutionnelle a parfois tendance à lisser : la violence d’État exercée à l’encontre de sa propre jeunesse est une constante historique dont il faut interroger les résurgences, neutraliser la logique et stopper sur le champ les effets délétères.

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