Pour celles/ceux qui nous suivent, Romain Slocombe n’est pas un inconnu. Nous lui avons déjà consacré plusieurs articles, sur ce monument de la littérature contemporaine qu’est la série Sadorski (dont je ne me suis d’ailleurs pas encore remise du dernier volume Les revenants de l’inspecteur Sadorski qu’il va peut être falloir que je chronique quand même), Une sale Française ou cette claque monstrueuse qu’est La débâcle. Un univers conçu comme une toile d’araignée qui happe le lecteur dans les miasmes de l’Occupation : s’y croisent flics collabos, agitateurs pro-nazis, résistants communistes ou non, Juifs persécutés, bourgeoises bon teint, profiteurs, pauvres gens … bref la vie française à l’heure allemande, déployée d’un ouvrage à l’autre comme une mécanique sulfureuse. Irrespirable. Et le nouvel opus slocombien Un été de trahison n’arrange pas les choses puisqu’on y assiste, impuissant, à la mise à mort de la République.
Dépecer la bête républicaine
Prenant la suite quasi immédiate de La débâcle, Un été de trahison se déroule sur une semaine, du 3 au 10 juillet 1940, date à laquelle le gouvernement de Pétain et Laval liquide officiellement la IIIe République. Le vote tristement célèbre d’une Assemblée nationale réunie en urgence dans la salle de l’Opéra de Vichy accouchera de la Révolution Nationale, régime autoritaire et collaborationniste sans fard. Le récit, jour après jour, scrute la mise à mort de la Gueuse, surnom péjoratif de cette République que vomissait le journaliste Paul de Cassagnac, plume bonapartise qui forgera l’insulte au XIXe siècle, insulte reprise en écho par les plus farouches opposants de la démocratie.
« Nous vivons une journée qui restera dans l’Histoire et je tenais à ce que vous y assistiez. Voilà comment, ma chère amie, on liquide opportunément une république … Ce n’est pas moi, soyez-en certaine, qui marcherait derrière le corbillard en pleurant ! » C’est un futur cadre du gouvernement Laval qui exprime ici sa joie à la perspective de la curée politique annoncée, ravi par ailleurs de voir des technocrates reprendre la France occupée en main. Jour après jour, Slocombe détaille comment les charognards de la droite extrême, pro nazis pour la plupart, vont dépecer la bête républicaine affaiblie par la victoire allemande et la présence des troupes d’Occupation.
Quatre points de vue de femmes
Pas de grand discours, ni de cours d’Histoire ; nous observons la mécanique mortifère via le point de vue de quatre femmes : « ma chère amie » Marie-Louise Guirlange, jeune et élégante veuve (son mari a été déchiqueté par une explosion pendant l’Exode, cf La débâcle) est en quête d’un nouvel époux qu’elle chasse à Vichy parmi les caciques du nouveau pouvoir pétainiste ; Gabrielle Charnay, célèbre aviatrice et profasciste assumée, mariée à un journaliste admirateur des nazis, opiomane et séducteur, souffre le martyre au fin fond de son lit d’hôpital tandis qu’un cancer lui ronge les os ; Gisèle Rollin, infirmière et militante communiste, observe avec méfiance et incompréhension les directives pour le moins contradictoires du parti et de l’URSS ; Jacqueline Perret, lycéenne issue de la haute-bourgeoisie parisienne (et nièce de Marie-Louise) rêve de rejoindre la résistance gaulliste et de combattre les Boches par tous les moyens.
Quatre femmes (dont deux réapparaîtront dans la série Sadorski), quatre points de vue, quatre profils en quête d’émancipation dans un monde d’hommes qui ne leur laissent guère de place, sinon pour jouer les faire-valoir, les potiches, les petites mains … Chacune nous entraîne à sa manière dans la psyché d’une population sous le choc de la défaite, confrontée aux premiers temps d’une occupation dont elle pressent et redoute la barbarie. A quoi se raccrocher ? Comment survivre ? Comment lutter ? C’est sur ce terreau de profonde incertitude que les séides de l’extrême droite française fomentent la mise à mort du régime républicain, avortant ainsi toute possibilité de combattre l’envahisseur avec lequel industriels et banquiers vont travailler pour se débarrasser des gauchistes toutes tendances confondues et des avancées sociales de 36 et du Front Populaire, avancées qu’ils exècrent.
Et nous, qu’aurions-nous fait ?
C’est là la trahison évoquée dans le titre du livre, et elle fait écho de pertinente façon avec notre temps. Slocombe explique que l’idée du livre lui est venue après la dissolution de l’Assemblée nationale annoncée par Macron le 9 juin 2024. La peur était alors grande (elle l’est toujours du reste) que le RN rafle suffisamment de sièges pour constituer une majorité. Fin connaisseur de la période 39-45, Slocombe a voulu rafraîchir les mémoires en rappelant comment fut liquidée la IIIeme République, liquidation qui accouchera d’un régime d’extrême droite d’une violence absolue. Une manière de bien faire comprendre à celles et ceux qui prônent le fameux « On n’a jamais essayé » que si, on a déjà essayé durant l’Occupation, que cela s’appelait le régime de Vichy, régime répressif qui, entre la déportation des Juifs, la chasse aux résistants et l’extermination des malades mentaux a laissé sur le carreau 116 000 morts.
Et pour enfoncer le clou, Slocombe d’encadrer ce récit dans un calendrier strict : une semaine, jour après jour, où les actualités, les décisions politiques, administratives, viennent percuter le destin social et amoureux de quatre femmes perdues dans une tempête qui va secouer leurs vision du monde. La stratégie adoptée par l’auteur est redoutable qui nous piège, nous contraint à nous identifier, nous questionner : et nous, qu’aurions-nous fait ? Que pourrions-nous faire face à ce tsunami, cette déflagration ? C’est la grande force de Slocombe que de réaliser ce tour de mentaliste, à l’image d’un James Ellroy aux grandes heures de la trilogie Underworld USA.
Nous avons tous, à un moment ou à un autre, interroger nos grands-parents sur la période de l’Occupation. Très souvent, les souvenirs restaient coincés dans les gosiers, les regards se voilaient, se détournaient, le secret pesait comme une chape de plomb. On comprend mieux pourquoi en parcourant les ouvrages de Romain Slocombe. Ces pages donnent à ressentir la sidération, la terreur, la perdition, la précarité qui régnèrent durant cette période pour le moins complexe et dangereuse. Difficile de ne pas y voir le reflet de notre époque. Cela suffira-t-il à empêcher la catastrophe ? Rien n’est moins sûr comme le démontre Un été de trahison. Car les charognards ont toujours veillé au grain, prêts à toutes les compromissions même les pires, pour mettre à bas les règles démocratiques. Ce livre constitue un avertissement de plus, dans un monde en voie de fascisation et à l’orée d’une élection présidentielle cruciale.
