Dimanche 6 septembre 2026 : la Saxe-Anhalt a voté. L’AfD, formation d’extrême droite qui flirte avec un néonazisme décomplexé, rafle 44% des voix. Le chancelier Friedrich Merz se dit « profondément choqué ». Cela n’était pas arrivé … depuis 80 ans. Pourtant les signaux d’alarme ne manquaient guère. Je pense notamment au film Il est de retour … sorti en2015.
Hitler revenu d’entre les morts
Il est de retour : tout comme le bouquin de Timur Vermes, l’adaptation cinématographique signée David Wnendt a choqué en son temps. Il faut dire que le pitch est abrasif. Imaginez qu’un beau matin de 2011, Hitler se réveille dans le terrain vague berlinois où se situait jadis son bunker. On ne sait trop comment il est revenu d’entre les morts ; ce qui est certain, c’est qu’il n’a aucune connaissance de ce qui s’est passé depuis avril 45, et qu’il a bien vite la ferme intention de reprendre l’Allemagne en main. Et le pire, c’est qu’il va y parvenir.
Comédie noire, ricanements garantis au fil de ces pérégrinations dans une Allemagne moderne et cosmopolite pas si dénazifiée que ça. Certes on se marre quand on observe le Führer découvrir les barres de céréales, le GPS ou Angela Merkel … et engueuler les militants néonazis qui lui tombent sous la patte et leur manque d’ardeur ; on rigole beaucoup moins quand on voit comment réagit la population (la vraie population, pas des figurants mais Mr Tout le Monde) face à l’acteur Oliver Masucci travesti en Hitler arpentant les rues, moustache et mèche au vent.
Une indifférence goguenarde
Il faut avouer que la prestation est juste incroyable, jusque dans les intonations de voix, les attitudes, la manière de poser le regard, l’acteur est stupéfiant. Beaucoup sont étonnés, sidérés même, incapables de réagir, se demandant si c’est du lard ou du cochon. Certains se bidonnent franchement, demandent à faire un selfie, quelques-uns même expriment leur approbation … Sur les 116 minutes du film, seulement deux personnes auront l’audace de dénoncer le dictateur et de le virer manu militari en le traitant de tous les noms. Deux.
Les autres laissent faire, trouvent cela cocasse, une bonne blague. Ils applaudissent tandis qu’Hitler se pavane devant les caméras d’une émission de télé réalité façonnée pour lui seul par des producteurs avides de faire de l’audience. Pas de foule hurlant « Heil », pas de bras tendus, de croix gammées : la peur jaillit de la volonté médiatique d’exploiter une opportunité de succès couplée avec l’indifférence goguenarde d’un pays qui a oublié, ne veut pas se souvenir.
Ne pas rire avec le monstre
Il est de retour devrait tous nous faire trembler car il met en lumière l’effritement d’un réflexe de préservation, l’émoussement du dégoût. Gavée d’ironie et de distance critique, notre société a visiblement perdu sa capacité à désigner l’ennemi pour ce qu’il est, à savoir un danger ; elle préfère le trouver « clivant », « drôle malgré lui », « pas si faux sur certains points ». C’est très exactement le vocabulaire aujourd’hui utilisé dans les éditos qui essaient de « comprendre » le vote d’extrême droite plutôt que de le dénoncer. Le film, en creux, décrivait déjà cette périlleuse rhétorique de la normalisation.
Au travers de cette fable, on comprend que le nazisme 5.0 n’a plus besoin des uniformes, des défilés, de la propagande frontale pour séduire. Il lui suffit de miser sur notre incapacité collective à réagir à temps, paumés que nous sommes entre infobésité, fatigue démocratique et confortable conviction que « ça n’ira pas plus loin ». Or ça va plus loin, le vote de la Saxe-Anhalt le prouve grandeur nature ; les USA aussi. Et nous regardons, passifs. Sidérés, incrédules … déjà vaincus ?
Il est de retour n’est pas « juste » une comédie satirique allemande à recommander pour une soirée ciné borderline ; c’est un signal d’alarme dont on n’a visiblement pas tenu compte. A l’heure où l’Alternative für Deutschland, après la Saxe-Anhalt, compte bien remporter le prochain scrutin en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, ces images nous rappellent que rire avec le monstre, c’est le laisser nous apprivoiser. La question est de savoir s’il est déjà trop tard, s’il a déjà commencé à nous dévorer.
