La dernière fois que La Comédie Française s’était frottée à La Vie parisienne, c’était en 1997. Une entrée au répertoire menée de main de maître par un Daniel Mesguisch au mieux de sa forme, avec à l’affiche Thierry Hancisse, Catherine Salviat, Bérengère Dautun, Véronique Vella en j’en passe. Au programme voiture de course miniature et atelier de Brecht en chaussettes. Hilarant déjà mais encore très sage. Changement d’atmosphère garantie avec cette version 2026 signée Valérie Lesort qui conjugue l’opérette d’Offenbach en mode « gros porcs » et « poules de luxe ».
Mélodies frénétiques et tourisme sexuel
La metteuse en scène, à qui l’on doit par ailleurs des lectures particulièrement réussies de 20 000 lieux sous les mers et de la comédie Le Bourgeois gentilhomme, n’a pas tort. Vitrine du Second Empire, la capitale dans laquelle prospère le compositeur de La Belle Hélène est clairement un phare assumé du tourisme sexuel. Dames de petite vertu et grandes horizontales y pullulent qui permettent à ces nobles messieurs, aristocrates ou richissimes banquiers, de « s’en fourrer jusque là ». Tandis que les expositions universelles servent de show room aux avancées technologiques d’une révolution industrielle au top de sa forme, restaurants à la mode et bordels de luxe accueillent les visiteurs venus s’encanailler au bras de magnifiques courtisanes avant de les trousser dans d’improbables alcôves.
Nana de Zola confirme la chose de manière certes moins cocasse que le livret de Meilhac et Halévy, livret électrisé par les mélodies frénétiques d’un Offenbach survolté vantant les douceurs parisiennes avec bien plus d’efficacité que toutes les réclames d’alors. Passons sur le nombre de hits, cancan final inclus, qui parsèment les mésaventures du baron de Gondremarck, débarqué de sa Suède natale avec la ferme intention de trousser petites danseuses et actrices tandis que le beau Gardefeu tente de lui souffler son épouse.
Un esprit basse-cour
C’est cet aspect que souligne Valérie Lesort … qui décide d’aborder la chose pour ce qu’elle est : une gigantesque partie de jambes en l’air en devenir. De jambons, devrais-je dire … Gros porcs, petites cocottes … les acteurs déboulent sur scène avec groin, oreilles retroussées, queue en tir-bouchon, les actrices, serties de plumes, arborent crânement crête et bec et en jouent à merveille. Et tout ce petit monde de grogner, caqueter, se renifler, se dandiner, se courir après dans un esprit basse-cour dont on se demande quand il tournera à la bacchanale.
Redoutable équation burlesque qui démolit d’une pichenette la vision paillarde/égrillarde qu’on avait jusqu’alors de la chose pour dire clairement les choses : Paris made in 1860 est une basse cour où l’orgie bat son plein, ramenant les dignes représentants du patriarcat occidental à ce qu’ils sont en vérité, un ramassis de bouffeurs/buveurs/baiseurs impénitents qui envoient balader leurs grands principes pour se vautrer dans le sturpe avec une volupté bestiale. Et ces dames d’en profiter également, quitte à s’abandonner aux joies du triolisme (dixit la courtisane Metella qui réglera le conflit Bobinet/Gardefeu en instituant un plan à trois des plus pratico-jouissifs).
Des plumes, des groins
Des plumes, des groins, des croupions, de la fange … on a compris le propos, qui rejoint la célèbre phrase de Zola décrivant les clients de Nana tels une « meute derrière une chienne, qui n’est pas en chaleur et qui se moque des chiens qui la suivent » ; quant à la célèbre demi-mondaine, elle incarne cette « mouche d’or » lâchée sur la société du Second empire pour en saper les fondations tout en dévoilant la corruption à l’œuvre. Quand je vous disais que l’approche zolienne était moins marrante que la lecture d’Offenbach revisité par dame Lesort …
Impossible de porter cette version #balancetonporc de La Vie parisienne sans un casting de haut vol capable de pousser la chansonnette sur la scène du théâtre du Châtelet, historiquement temple de l’opérette française et partenaire de la maison de Molière dans le cadre d’un programme « hors les murs » décidément prometteur. Je cite Christian Hecq, Benjamin Lavernhe, Elsa Lepoivre, Véronique Vella, Nicolas Lormeau, Jéméry Lopez, Yoann Gasiorowski (baronne de Gondremarck, il fallait y penser, le rôle étant habituellement endossée par d’accortes actrices dont une certaine Madeleine Renaud dans la version historique de 1958 drivée par la Compagnie Renaud-Barreau), Sefa Yeboah, Baptiste Chabauty, Melissa Polonie … et Marie Oppert, délicieuse Gabrielle, gantière le jour, veuve de colonel la nuit, voix superbe en toutes occasions.
Une production ambitieuse
Pour les décors, Eric Ruff, pour les costumes Vanessa Sannino, sur les planches le choeur Ensemble la Marquise et une ribambelle de danseurs/danseuses menés par le chorégraphe Rémi Boissy, dans la fosse Alexandra Cravero dirigeant avec autant d’humour que de virtuosité Les Frivolités Parisiennes. Petit plus pour Cyril Casmèze de la Compagnie Singe Debout qui a initié tout le casting aux joie du mouvement animal. Bref une belle production, originale, ambitieuse et surtout très juste par delà le côté burlesque de la chose.
Preuve une fois de plus des talents conjugués d’une troupe qui retrouve là les racines moliéresques de la farce, puise dans sa maîtrise du vaudeville à la Feydeau et dévoile ses compétences dans le domaine du chant. Le cocktail est explosif, les crises de fou rire au rendez-vous, la surprise marque la conclusion de ce morceau de bravoure, avec une approche pour le moins inattendue du cancan final et une traduction bien en chair du célébrissime « Feu partout ! Lâchez-tout ! ». Cerise sur le gâteau : la mise en scène est visionnable en replay ICI … et gratuitement ! N’en faits donc pas l’économie. Offenbach aurait tellement aimé …
