
Dans sa chronique sur la série M.L’enfant du siècle, Padme Purple évoque : « Animal politique à sang très chaud, Mussolini nous parle dès la première séquence pour raconter sa progression de l’intérieur. Institués confidents malgré nous, nous l’observons conquérir le pouvoir avec autant d’horreur que de fascination. L’Italie, il va la soumettre comme d’autres violent une femme. » Elle oublie de préciser que pour celles qui résistent, c’est la mort. A petit feu. Dixit le destin d’Ida Dalser, raconté dans le très magnifique et déchirant Vincere.
S’offrir corps et âme
Ida Dalser ? Une des maîtresses de Mussolini avant qu’il ne devienne le Duce. Issue de la bourgeoisie, éduquée, fondatrice d’un salon de beauté dans une Italie peinant à sortir de sa misère. Ida a tout pour elle, excepté ce Benito dont elle tombe éperdument amoureuse, à qui elle s’offre corps et âme au point de tout vendre pour l’aider à lancer son journal Il Popolo d’Italia, futur porte-voix médiatique du fascisme.
Nous sommes en novembre 1914, Benito part au front laissant Ida enceinte … Ida qui prétend qu’ils sont mariés religieusement … Ida qui comprend qu’il y a une autre femme, une épouse officielle, civile, maman d’une petite fille quand elle donne naissance à un garçon. Ida que Benito expulse de sa vie brutalement, sans explication, sans excuse, l’insulte à la bouche.
Un tombeau de silence
Cet enfant, Mussolini jamais ne reconnaîtra, dénonçant par ailleurs ce mariage religieux, criant haut et fort qu’il n’a jamais eu lieu, qu’Ida est une affabulatrice, une folle. Et Ida de le poursuivre, se présentant partout comme l’épouse légitime d’un Mussolini en passe de devenir ministre. Cela fait désordre. La belle est arrêtée, placée à l’asile, son fils enfermé dans une institution religieuse. Un tombeau de silence se referment sur eux, dont ils ne sortiront jamais que par la mort.
C’est cette histoire terrifiante que Marco Bellochio raconte avec la retenue, la pudeur et l’intensité qu’on lui connaît. Le Traître, Esterno notte, nous l’avons déjà vu à l’oeuvre. Le réalisateur italien a un don particulier pour raconter l’histoire de son pays à travers le parcours de personnages atypiques, qu’il s’agisse du repenti Tommaso Buscetta ou du politicien Aldo Moro. Gommés des mémoires, Ida et son fils retrouvent ici leurs places légitimes, illustrant au passage comment le fascisme écrase les êtres.
Une femme sur sa route
Magnifiquement interprétée par une Giovanna Mezzogiorno tout en force et en conviction, Ida symbolise une Italie trompée, manipulée, mise en cage et bâillonnée quand elle commence à revendiquer ses droits. Dans cette histoire, Mussolini (impeccable, terrible Filippo Timi)apparaît comme le menteur grossier et brutal qu’il était, incapable de prendre ses responsabilités, ne supportant pas qu’une femme lui barre la route, usant des pires recours pour se débarrasser de cette importune.
Dans l’Italie fasciste, les femmes se taisent ; elles sont là pour faire des enfants et le ménage, en témoigne cette merveille de film qu’est Une Journée particulière d’Ettore Scola. Vincere le rappelle : gagner face à Mussolini et ses sbires est-il seulement possible ? La résistance constante d’Ida, sûre de son bon droit, ne pliant devant aucune menace, aucune brimade, a tout de celle d’une Antigone. Là où elle pourrait se protéger ainsi que son enfant, elle préfère, malgré les avertissements et les conseils, rester droite dans son discours et sa légitimité. Elle y restera, entraînant son fils dans sa chute.
Avec Vincere, Bellochio confronte passion aveugle et charisme manipulateur. Le pouvoir patriarcal y est fermement dénoncé. Dans son obsession amoureuse, Ida symbolise une Italie qui s’oublie dans les bras d’un dictateur narcissique et manipulateur, quitte à y fracasser son destin. Le propos est fort et d’une actualité effrayante.
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