
Né dans les ruelles crasseuses de l’Espagne du XVIe siècle, le roman picaresque porte en son sein une énergie de rupture, de transgression et d’ironie qui irrigue cinq siècles de littérature — de Sinbad le marin à Vernon Subutex, de Lazarillo de Tormes à Saul Goodman. Portrait d’un genre indestructible aux accents rock’n’roll.
Une énergie punk qui ne dit pas son nom
Picaresque mais encore ? Posons le cadre, définissons la chose. Avant le blues, avant le rock, avant le punk, il y a le picaresque. Même énergie de base : un type en bas de l’échelle qui regarde le monde tel qu’il est — corrompu, hypocrite, brutal — et qui décide de jouer quand même. Avec sa gueule, sa ruse, un sens du timing qui compense l’absence de capital. Le roman picaresque, c’est la littérature qui ne se fait aucune illusion. Pas de chevalier en armure, pas d’amour courtois, pas de destin glorieux. Juste un type — rarement une femme à l’origine, on y reviendra — qui se lève chaque matin avec une question simple : comment ne pas crever de faim aujourd’hui ?
Ce qui rend le picaresque révolutionnaire dans son contexte, c’est qu’il surgit à un moment où le roman n’existe pas encore vraiment. Au XVIe siècle où il apparait, la prose narrative en est à ses balbutiements. Les formes dominantes sont la poésie épique, le roman courtois, la chronique historique — des genres nobles, qui racontent des vies de nobles. Le picaresque déboule là-dedans comme un chien dans un jeu de quilles : il invente une nouvelle façon de raconter le monde, à hauteur d’homme ordinaire, à la première personne, dans la langue de la rue.Il est l’une des matrices fondatrices du roman moderne. Sans lui, pas de Flaubert, pas de Dickens, pas de Céline.
Sinbad et les Mille et Une Nuits : survivre par la parole
Mais je m’égare et vous avec. Soyons logiques, commençons par le commencement. Les racines. Le berceau. Avant même que l’Espagne du Siècle d’Or ne formule le genre, on trouve un ancêtre lointain et puissant, un proto picaro nommé Sinbad le marin, dans Les Mille et Une Nuits. Sinbad est un voyageur compulsif qui revient toujours de ses périples pour les raconter — et c’est précisément cette parole qui le fait vivre, socialement et littérairement. Il survit à ses aventures, certes, mais il survit surtout parce qu’il les raconte bien. Le récit comme outil de survie : c’est déjà la logique picaresque.
Les Mille et Une Nuits posent aussi le principe de l’enchâssement narratif à l’état pur — Shéhérazade raconte une histoire dans laquelle un personnage raconte une histoire dans laquelle un autre personnage raconte une histoire. Cette structure en abyme, le picaresque en fera l’un de ses traits distinctifs. Et Sinbad lui-même, malgré sa richesse épisodique, reste fondamentalement un homme seul face à un monde hostile, qui s’en sort par l’ingéniosité et l’adaptabilité. Picaro avant le terme.
Lazarillo, Guzmán, Quevedo : l’Espagne invente un genre
Picaro, justement. Le terme, espagnol, désigne le vaurien, le fripon, le roublard de bas étage. Et il est le cœur même du premier roman picaresque,La Vida de Lazarillo de Tormes (1554). Le texte est anonyme ; l’auteur a eu le nez creux de taire son patronyme, le livre sera mis à l’Index par l’Inquisition, c’est vous dire la virulence du genre. Le héros, Lazarillo, est le fils d’un voleur ; il passe de maître en maître — un aveugle, un curé, un écuyer ruiné, un vendeur d’indulgences — et survit en jonglant avec les normes morales. Jamais vraiment héros, jamais vraiment bandit. Mais débrouillard en diable, une sorte de mix entre le Arlequin de la commedia dell’arte, le Scapin de Molière et le Figaro de Beaumarchais.
Mateo Alemán pousse le genre à maturité avec Guzmán de Alfarache (1599), qui introduit une innovation formelle décisive : le récit principal est constamment interrompu par des digressions, des paraboles, des novelas intercalées. Un récit dans un récit dans un récit. Ce principe d’enchâssement n’a rien du caprice formel ; il reflète une vision du monde où personne n’est ce qu’il prétend être, où les identités sont des masques, où la réalité se dérobe toujours sous une autre réalité. Francisco de Quevedo radicalise encore le genre avec El Buscón (vers 1604, publié 1626) : plus noir, plus cruel, plus désespéré. Le picaro n’y est même plus vraiment sympathique. C’est le genre qui se retourne contre lui-même.
Cervantès et Sancho Pança : le picaresque en miroir
Le grand contemporain espagnol du picaresque, c’est Cervantès — et la relation entre Don Quichotte (1605-1615) et le genre est complexe, presque dialectique. Don Quichotte n’est pas un picaro : c’est hidalgo, un gentilhomme pétri d’illusions chevaleresques là où le picaro n’en a aucune, il rêve d’un monde qui n’existe pas tandis que le picaro compose avec le monde tel qu’il est. Mais Sancho Pança, son serviteur, est une figure picaresque évidente — paysan rusé, pragmatique, toujours à court d’argent, il suit son maître moins par loyauté que par intérêt bien calculé.
Ce qui est fascinant, c’est que Cervantès dialogue explicitement avec le picaresque tout en le retournant. Là où le picaro regarde le monde avec un cynisme lucide, Don Quichotte le regarde avec une foi aveugle. Les deux postures produisent le même résultat : une critique féroce d’une société qui écrase ses marges. Et la structure du roman — épisodique, faite de rencontres et de mésaventures, traversée de récits enchâssés — est elle-même picaresque dans sa mécanique. Don Quichotte est peut-être le roman qui contient à la fois le picaresque et sa négation.
Rabelais, Panurge et l’explosion de la prose au XVIe siècle
Le phénomène va essaimer ailleurs. En France, au moment même où l’Espagne accouche de la chose, Rabelais publie Pantagruel (1532) puis Gargantua (1534). La contemporanéité n’est pas un hasard : les deux phénomènes surgissent du même terreau humaniste, du même appétit pour une littérature qui regarde la réalité en face, qui rit du pouvoir et de l’Église, qui prend la chair et la matière au sérieux contre l’idéalisme médiéval.
Rabelais n’est pas picaresque à proprement parler — ses héros sont des géants et des princes. Mais Panurge, lui, est un picaro de première génération. Fripon, polyglotte, roublard, perpétuellement fauché, il survit par le bagout et la ruse. Il est introduit comme un gueux que Pantagruel recueille dans la misère. La structure épisodique, la satire sociale et religieuse sans concession, les récits enchâssés à l’infini — tout cela fait de Rabelais un foyer parallèle et contemporain du picaresque espagnol, un laboratoire de la même énergie narrative, sur un autre registre.
Scarron, Lesage : le roman picaresque à la française
Le genre s’acclimate avec une aisance déconcertante. Paul Scarron, avec Le Roman comique (1651-1657), transpose le modèle dans une troupe de comédiens ambulants qui sillonnent la province française, survivant d’expédients, de ruse et de hasard. La satire est mordante — noblesse et clergé en prennent pour leur grade —, la structure reste épisodique, et les personnages oscillent entre la farce et quelque chose de plus trouble, de plus humain.
Alain-René Lesage, avec l’Histoire de Gil Blas de Santillane (1715-1735), pousse la synthèse plus loin encore. Son Gil Blas est un picaro de plein exercice : basse extraction, succession de maîtres, ascension sociale fragile, rechutes humiliantes. Mais Lesage ajoute une nuance que l’original espagnol n’avait pas toujours : une forme d’ambiguïté morale plus subtile, une critique sociale qui ne se contente pas de rire mais qui dissèque. Gil Blas finit par s’en sortir — ce qui, dans la logique picaresque pure, est presque une trahison du genre.
L’Angleterre s’y met : Defoe, Fielding et le picaro insulaire
Le XVIIIe siècle anglais produit deux monuments picaresques que l’histoire littéraire range trop vite dans d’autres catégories. Moll Flanders de Daniel Defoe (1722) est l’un des exemples les plus purs du genre — et l’un des rares avec une picara au féminin dès l’origine. Voleuse, prostituée, déportée en Amérique, survivante : l’héroïne coche toutes les cases. La narration à la première personne, la structure épisodique, la critique sociale implacable, l’enchâssement (ses mémoires sont censément rapportées par un éditeur qui les a épurées). Et Defoe joue le même double jeu que les picaresques espagnols : en apparence un récit moral et édifiant, en réalité une glorification subreptice de la roublardise.
Tom Jones de Henry Fielding (1749) est plus ambigu — le héros est de nature généreuse, pas vraiment un fripon, il finit par retrouver son identité noble, ce qui trahit la logique picaresque. Mais la structure du voyage, la succession de rencontres et de mésaventures à travers l’Angleterre, la satire sociale mordante, et surtout le narrateur omniprésent qui commente et ironise à voix haute — c’est du picaresque anglais, version plus sentimentale et moins cynique. Fielding humanise le genre sans le trahir complètement.
Manon Lescaut, Candide, Jacques le Fataliste : le XVIIIe siècle français dévore le genre
Le XVIIIe siècle français va phagocyter le picaresque. Le genre se fond dans d’autres formes, qu’il irrigue en profondeur sans jamais revendiquer l’étiquette. Manon Lescaut de l’abbé Prévost (1731) en est l’exemple le plus troublant. Techniquement, c’est un roman sentimental, l’histoire d’une passion dévorante et funeste. Mais la structure est picaresque dans sa chair : un récit enchâssé dans un autre récit — le chevalier des Grieux raconte sa vie à un homme de qualité qui lui-même consigne cette confession —, un héros arraché à sa condition par une série de coups du sort, obligé de devenir un voyou pour subvenir aux besoins de sa coûteuse et inconstante Dulcinée, une errance géographique de Paris à l’Amérique, une critique féroce des hypocrisies sociales. Manon Lescaut, c’est du picaresque traversé par l’amour fou, une mutation du genre vers le roman d’analyse qui annonce le siècle suivant.
Voltaire joue quant à lui franc jeu — ou presque. Candide (1759) est officiellement un conte philosophique. Mais c’est aussi, dans sa chair narrative, un roman picaresque pur : héros de naissance obscure chassé de son paradis artificiel, errance à travers un monde cruel et absurde, succession de maîtres et de mentors douteux (Pangloss en tête, ce Pangloss qui incarne toutes les idéologies confortables que le réel se charge de ridiculiser), critique sociale et religieuse sans concession, structure épisodique de la Westphalie à Constantinople via Lisbonne, Buenos Aires et El Dorado … Voltaire a compris une chose que les théoriciens du genre mettront des siècles à formuler : le picaresque est avant tout un dispositif critique, une machine à démonter le monde.
Diderot va encore plus loin avec Jacques le Fataliste et son maître (écrit vers 1765-1780, publié 1796). Le voyage de Jacques et de son maître, la succession d’étapes et de rencontres, les récits enchâssés à l’infini — notamment l’histoire de Mme de la Pommeraye, récit dans un récit dans un récit — tout cela est du picaresque assumé. Mais Diderot dynamite le dispositif de l’intérieur : le narrateur intervient constamment pour rappeler au lecteur qu’il lit un roman, qu’il pourrait raconter les choses autrement, qu’il choisit de ne pas décrire telle scène. C’est du picaresque méta, qui se regarde dans un miroir et se moque de lui-même. Le fatalisme de Jacques — son « il était écrit là-haut » — rejoue l’impuissance du picaro face au destin, mais en en faisant un problème philosophique plutôt qu’une simple donnée narrative.
La bifurcation du XIXe : aventure, apprentissage, et le picaro qui disparaît
Le XIXe siècle hérite du picaresque mais le transforme profondément, au point de le rendre presque méconnaissable. La bifurcation est nette. D’un côté, le roman d’aventure — Stevenson, Dumas, Verne, Conrad — qui récupère la structure épisodique, le voyage comme moteur narratif, la succession de rencontres et de mondes traversés. Mais le glissement est radical : le héros n’est plus en bas de l’échelle sociale, il est au centre du monde. L’aventure devient glorieuse, le voyage est une conquête, pas une survie. C’est le XIXe bourgeois et colonial qui réécrit le picaresque à sa sauce — l’errance du gueux devient l’exploration du gentleman.
De l’autre côté, le roman d’apprentissage — le Bildungsroman allemand, mais aussi Stendhal, Balzac, Dickens — intériorise le voyage. Le picaro errait dans l’espace social ; le héros du Bildungsroman erre dans sa propre psychologie. Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir est presque un picaro qui se prend au sérieux — basse extraction, succession de maîtres et de milieux, ruse permanente, ambition sociale. Rastignac aussi. Et chez Dickens, Oliver Twist ou David Copperfield reprennent explicitement la mécanique picaresque — l’enfant seul contre le monde, la succession de protecteurs et d’exploiteurs, la critique sociale acérée — en l’enrobant d’une sentimentalité victorienne que le picaro espagnol aurait probablement méprisée.
Mark Twain renoue avec l’esprit originel dans Les Aventures de Huckleberry Finn (1884). Huck est un picaro américain de plein exercice : enfant pauvre, fugitif, il dérive sur le Mississippi avec Jim l’esclave en fuite, traversant une Amérique dont il démonte les hypocrisies avec une naïveté qui est la forme la plus redoutable du cynisme. Le voyage sur le fleuve, c’est le voyage picaresque transplanté dans le nouveau monde — même structure épisodique, même regard d’en bas, même critique sociale qui fait mal parce qu’elle vient d’un enfant qui ne comprend pas encore qu’il n’est pas censé voir ce qu’il voit.
Le picaro aujourd’hui : parole facile et casier chargé
Le XXe siècle ressuscite le picaresque dans toute sa brutalité originelle. Günter Grass, avec Le Tambour (1959), crée l’un des picaros les plus déconcertants de la littérature mondiale : Oskar Matzerath, qui décide à trois ans de ne plus grandir et traverse l’histoire allemande — nazisme, guerre, reconstruction — en observateur narquois, armé de son tambour et d’un cri de verre. Structure épisodique, narration à la première personne délibérément peu fiable, critique sociale et politique sans indulgence : c’est du picaresque du XXe siècle, porté à incandescence par le contexte historique.
Better Call Saul (2015-2022) est peut-être la démonstration la plus aboutie de ce que le genre peut donner à la télévision. Saul Goodman alias Jimmy McGill est un picaro de manuel : naissance modeste, intelligence dévorante, succession de maîtres et d’employeurs — dont son propre frère, qui l’écrase avec une condescendance de classe particulièrement bien rendue —, ruse permanente, ascension et chute. La série joue sur les niveaux temporels — le présent en noir et blanc de Gene Takavic, le passé en couleurs de Jimmy McGill — comme une version moderne de l’enchâssement picaresque. Le récit se dédouble, se contredit, refuse la ligne droite.
Fleabag (2016-2019) de Phoebe Waller-Bridge opère une autre révolution déjà entamée avec Moll Flanders : elle fait du picaro une femme. Et pas une femme héroïque ou rédemptrice — une femme qui sabote, qui ment, qui survit à sa propre catastrophe intérieure avec un humour qui est à la fois son bouclier et son aveu. La narration directe caméra — le personnage qui se confie au spectateur par-dessus la tête des autres personnages — reproduit exactement la confession à la première personne du roman picaresque, ce regard qui dit : je vous raconte tout, sauf ce que je ne peux pas encore me dire à moi-même.
Au cinéma, Emir Kusturica est peut-être le cinéaste le plus picaresque qui soit. Arizona Dream (1993), Underground (1995) : même chaos organisé, même errance à travers un monde en train de s’effondrer, même galerie de personnages hauts en couleur qui survivent par la ruse et l’improvisation, même satire féroce du pouvoir et de l’histoire. L’enchâssement narratif y est visuel autant que scénaristique — des films qui contiennent d’autres films, des récits qui avalent d’autres récits.
En littérature contemporaine, Virginie Despentes s’impose comme l’héritière la plus directe et la plus assumée. La trilogie Vernon Subutex (2015-2017) est un roman picaresque de plein exercice : un héros déchu qui dérive à travers Paris et ses marges, hébergé par une succession de personnages qui sont autant de tableaux sociaux, chaque rencontre ouvrant un nouveau récit, une nouvelle voix. La structure épisodique, la critique sociale sans indulgence, la narration chorale qui multiplie les points de vue — tout est là, transplanté dans le Paris contemporain avec une brutalité et une tendresse qui font de Despentes la Mateo Alemán du XXIe siècle.
Picaro forever ?
Récapitulons. Le roman picaresque survit parce qu’il dit une vérité que les autres genres préfèrent emballer dans du papier cadeau : le monde est injuste, les institutions sont corrompues, les gens qui s’en sortent le font souvent grâce à une intelligence que la société n’avait pas prévue de rémunérer (on aurait aussi pu citer le Figaro de Beaumarchais au passage). Cinq siècles après Lazarillo de Tormes, la recette n’a pas changé. Un type en bas de l’échelle. Un monde hostile. Une ruse. Une voix.
À l’heure où les dystopies saturent nos écrans et où le super-héros règne en maître sur le box-office mondial, le picaro offre une alternative salutaire : pas de super pouvoirs, pas de destin pré-écrit, pas de rédemption garantie. Juste un type — ou une femme — qui regarde le monde tel qu’il est, et décide de jouer quand même. Sait-on jamais ? Sur un malentendu, ça peut marcher.
Et plus si affinités ?
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