Dom Juan : l’art de la zizanie

la pièce Dom Juan de Molière mise en scène par Emmanuel Daumas

Dom Juan, séducteur, trompeur, jouisseur, menteur, libertin, apostat, blasphémateur… les qualificatifs ne manquent guère pour désigner le héros de Molière. Avec la mise en scène signée Emmanuel Daumas pour la Comédie-française, un autre visage apparaît : celui de la zizanie instituée comme chaos universel.

La zizanie érigée en mode de vie

Vous vous rappelez La Zizanie ? Un des chapitres des aventures d’Astérix le Gaulois tourne autour d’un personnage doué pour créer la discorde autour de lui. Désireux de liquider ce petit village qui résiste encore et toujours à l’envahisseur, César envoie Tillius Detritus le bien nommé semer le désordre dans la fameuse tribu. Il y réussira presque.

Eh bien, Dom Juan version Daumas, c’est ça : la zizanie érigée en mode de vie, en délectation émotionnelle permanente. Interprété par un Laurent Lafitte en équilibre entre ennui, manipulation et désillusion, ce seigneur séducteur en diable se repaît du chaos qu’il fait naître sur son passage, sous le regard mi-complice mi-navré de son valet Sganarelle.

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Le goût de la dissonance cognitive

Amantes qui s’écharpent, frères qui s’affrontent, personnages en dissonance cognitive, ce Dom Juan sait y faire pour creuser les failles, titiller les blessures de chacun. Son but ? Amener l’autre à faire le contraire de ce qu’il veut, à renier ses engagements, ses valeurs, ses actions. Il n’y parvient pas toujours, la pièce accumule ses échecs récents, signes avant-coureurs de sa perte.

Mais les ravages sont là, et dans cette salle restreinte du Vieux Colombiers, sur ce plateau nu autour duquel se trouve le public, le texte semble limpide. On s’arrête souvent sur l’éloge de l’inconstance ? On oublie la suite, Dom Juan expliquant à Sganarelle qu’il est attiré par une demoiselle qu’il compte enlever puis séduire alors qu’elle forme un couple harmonieux avec son fiancé. C’est là la vérité de ce profil.

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La prose exceptionnelle de Molière

Détruire la concorde entre les êtres, anéantir la paix des consciences : sur cette estrade de bateleur aux allures de ring de boxe ou d’échafaud, c’est la prose exceptionnelle de Molière qui triomphe, son art dramaturgique incomparable, la richesse de son propos. Au final, c’est au match Dom Juan contre lui-même que nous assistons, horrifiés par le détachement de ce personnage sans pitié, sans principes, sans empathie.

Individualiste, narcissique, manipulateur, il court à sa perte. Intemporel. Éternel. Central. Autour de lui et de son valet, confident et souffre-douleur (Stéphane Varupenne, exceptionnel), des ombres qui alimentent son égo d’un vide abyssal et une distribution très ramassée (Alexandre Pavloff, Jennifer Decker, Adrein Simion, tous parfaits) qui endosse tous les autres rôles dans une farandole de démence.

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Ce dépouillement n’efface ni la beauté des répliques, ni la violence du propos ni l’ironie du ton. Au contraire, ce choix revient aux sources même du théâtre moliéresque, ce qui fait son exception, sa singularité : ce don pour dépeindre les caractères les plus tortueux, les plus dangereux, de manière à ce qu’immanquablement, à un moment ou à un autre, on s’y retrouve. Et cela n’a absolument rien d’agréable.

Et plus si affinités

Vous pouvez voir et revoir la pièce Dom Juan en replay sur le site de France.TV.