Les Femmes savantes : l’esprit ou la matière ?

Les femmes savantes de Molière mis en scène par Jean-Paul Roussillon à la Comédie Française 1978

Les Femmes savantes : comme tout le répertoire de Molière, un chef-d’œuvre, une pièce intemporelle. Bien que créée en 1672, elle n’en finit pas, avec pertinence et ironie, de dénoncer les travers et les excès propres à l’humanité. C’est donc la problématique du metteur en scène que de détecter l’intemporalité d’un texte initialement ancré dans une époque révolue, mais dont on devine l’actualité. L’enjeu ? Mettre en exergue la modernité des mots, des situations. Or c’est tout l’intérêt de la lecture opérée par Jean-Paul Roussillon avec la version jouée par la Comédie-Française en 1978. Pour différentes raisons.

Devenir savantes ?

Rappelons l’intrigue en quelques mots. Nous voici chez Chrysale, un brave bourgeois qui n’aspire qu’à vivre sa vie tranquillement. Malheureusement, son épouse Philaminte, sa sœur Bélise et sa fille aînée Armande en ont décidé autrement depuis qu’elles se sont mises en tête de devenir savantes. Aspirant au titre de précieuses, elles encombrent la maison d’ouvrages en latin et en grec, de lunettes d’astronomie, de planches d’anatomie. Par ailleurs, elles tiennent salon, s’entichant de poètes et de scientifiques qui tiennent plus du pédant de salon et du parasite social que du philosophe.

Et c’est justement là le problème. Non contente d’imposer ses vues à toute la famille, Philaminte s’est mis en tête de marier sa cadette, Henriette, au pédant Trissotin. Or la petite est éprise de Clitandre, jadis amant d’Armande qui l’a méprisé comme toute précieuse le ferait. Éconduit avec rudesse, le pauvre garçon a trouvé l’amour auprès d’une Henriette qui n’aspire qu’à se marier de la plus classique des manières. Or cette rivalité réveille les sentiments de l’aînée dévorée de jalousie qui va tout faire pour empêcher cette union.

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Des profils psychologiques perturbés

Question récurrente dans toutes les comédies de Molière : les deux amoureux parviendront-ils à se marier malgré ce trio de furies obsessionnelles manipulé par un Trissotin décidé à capter cette dot dont il a furieusement besoin ? Question moins évidente, mais tout aussi cruciale : pourquoi et comment ces trois femmes en sont-elles arrivées à pareils excès, incarnant ainsi le contraire de ce qu’elles prétendent être ? En effet, la préciosité place la femme aimée au centre de tout, si elle dit non, l’amant doit s’effacer, soupirer et souffrir en silence. En imposant Trissotin à sa cadette, Philaminte trahit son engagement intellectuel ; pire, elle livre sa fille à un individu dangereux.

Même interrogation sur le comportement d’Armande, qui, après avoir négligé son prétendant, cherche à le reconquérir quand elle le voit s’éloigner pour une autre, quitte à accepter ce mariage qu’elle refusait obstinément. Bélise ? Une vielle fille qui voit des amants partout là où il n’y a que moqueries et pitié pour cette tête folle. Bref trois profils psychologiques perturbés qui se réfugient dans un pseudo savoir totalement inaudible et quasi inquisitorial qu’elles brandissent comme un acte d’émancipation. Mais sont-elles vraiment libres quand elles adulent les vers d’un Trissotin plus doué à séduire qu’à écrire ?

Quelque chose de grinçant

À lire comme ça, cela ne fait pas rire. Effectivement, les situations et les répliques de la pièce de Molière ont quelque chose de grinçant. Rien de misogyne là-dedans, mais une réflexion dérangeante sur une dérive mentale, des comportements contradictoires, les effets délétères d’une mode qui profite aux escrocs de la pire espèce. Les scènes drôles en perdent leur éclat : Martine qu’on met à la rue, car elle écorche la grammaire, Henriette qu’on va livrer à un époux de la pire espèce, Armande qui se condamne au célibat… Il faudra le stratagème de l’oncle Ariste pour faire fuir le fâcheux et rétablir un peu de calme et de justesse dans ce foyer déchiré.

Initialement, on joue Les Femmes savantes dans l’esprit Grand Siècle, en costumes de cour colorés et dans des décors d’époque. C’est l’option choisie par Jean Piat en 1972 dans une mise en scène respectueuse de la comédie de caractère traditionnelle : un sans faute mené entre autres par Annie Ducaux, Pierre Dux, Geneviève Casile, Yvonne Godeau, Jacques Eyser, Bernard Dhéran, Michel Aumont, Catherine Samie et Catherine Ferran. Catherine Ferran que nous retrouvons 6 ans plus tard sous la direction de Jean-Paul Roussillon, non plus dans le rôle d’Henriette, mais dans celui d’Armande.

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Gommer le corps et la matière

Confronter ces deux versions est éclairant quant à l’approche du texte et de sa portée, car Roussillon est l’un des premiers à rompre avec le style du texte, à l’extraire de son environnement historique initial pour en développer une lecture bien moins bouffonne. Nous voici dans une maison bourgeoise aux tonalités acajou, où partout l’on se cogne à des ouvrages, des outils de mesure, des maquettes de bateau, des instruments d’astrologie, des planches. Étages, salle à manger, salon, pièces voisines, tout l’espace est transformé en laboratoire, en cabinet d’étude.

Nos trois précieuses ? Vêtues de marron, sans aucun artifice, presque monacales. Plus aucune trace de la coquetterie des Précieuses, ces purs esprits veulent gommer le corps et la matière au profit de l’entière et seule Raison, au grand désespoir de ces messieurs. Catherine Ferran, Françoise Seigner, Dominique Constanza, Denise Gence, François Chaumette, Simon Eine, Jean-Luc Boutté, Jacques Sereys, Louis Arbessier, les interprètes contribuent à effacer le clownesque pour souligner le déséquilibre des émotions, tissant une atmosphère éprouvante digne de Tcheckhov, d’Ibsen ou de Strinberg.

Précision et cruauté

Pédanterie intellectuelle, vanité de savoirs inutiles, aveuglement des passions, les répliques de Molière occupent toute la place qui leur revient dans cet univers sans éclat. Des échanges d’une grande violence mentale, des affrontements d’une rare intensité, quand Clitandre, reprenant les accents d’Alceste le misanthrope, dénonce la fourberie de Trissotin, véritable tartuffe intellectuel, quand les deux sœurs se querellent pour le même homme, quand la mère veut contraindre sa fille à épouser un homme qu’elle déteste pour la forcer à aimer la science. Écrite en vers, l’avant-dernière pièce de Molière est saturée d’une langue effrayante par sa précision et sa cruauté.

On notera tout particulièrement l’interprétation saisissante de Denise Gence, Bélise touchante de naïveté et de grâce, fragile et forte à la fois, seule du trio à s’épanouir dans cette position de précieuse qui lui permet de fuir son amère condition de fille immariable car trop laide, trop idéaliste. Dominique Constanza, Henriette prête à tout pour échapper à son sort et défendre son couple, est l’autre héroïne précieuse de la pièce, qui, parce qu’elle a trouvé l’amour parfait, cartographié selon la carte de Tendre, préfère la mort sociale du couvent que d’être séparée de l’aimé.

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Avec cette mise en scène, Jean-Paul Roussillon réussit le tour de force de valoriser la parole de Molière tout en attirant son intrigue dans une autre dimension, moins comique, plus profonde. Avec lui et grâce au jeu de la troupe de la Comédie-Française, Les Femmes savantes sortent du domaine de la farce pour pénétrer celui de l’absurde. Cette version constitue un tournant majeur par sa grande qualité, sa force de frappe, son acuité. Visionnaire, elle confirme la capacité des comédiens du français à se remettre en question, dans leur jeu, leur interprétation des textes, leur manière de faire vivre le répertoire en écho avec leur temps, de l’adapter afin d’inventer les mises en scène du futur, celles qui permettront de transmettre ce patrimoine aux générations de demain.