Africa Fashion au quai Branly : quand le tissu devient manifeste et émancipation

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affiche de l'exposition africa fashion au musée du quai branly

Le musée du quai Branly – Jacques Chirac fête cette année ses vingt ans. Pour célébrer ce cap (deux décennies, ce n’est pas rien), il a choisi de faire grand — très grand — en accueillant jusqu’au 12 juillet 2026 l’exposition Africa Fashion, née au Victoria and Albert Museum de Londres, passée par New York, Portland, Chicago, Melbourne et Montréal avant de poser ses malles en notre belle capitale. Une itinérance mondiale pour une proposition muséale qui dépasse le cadre du simple défilé de belles étoffes pour s’ériger en manifeste culturel.

Le tissu comme monument

Le sculpteur El Anatsui l’avait dit en répondant à l’artiste Sonya Clark : le tissu est à l’Afrique ce que les monuments sont à l’Occident. C’est cette intuition-là que l’exposition déroule avec une rare intelligence curatoriale, sous la conduite de Christine Checinska, conservatrice en chef des textiles et de la mode d’Afrique et de la diaspora africaine au V&A, secondée pour l’adaptation parisienne par Hélène Joubert et Christine Barthe, toutes deux du quai Branly.

Le parcours débute là où tout a commencé : les indépendances africaines des années 1950 à 1990. On l’oublie souvent, mais 1960 est reconnue comme l’année de l’Afrique — dix-sept nations qui rejettent le joug colonial en quelques mois. Dans ce climat d’indépendance, la mode ne reste pas spectactrice ; elle devient arme, symbole, manifeste. L’indépendantiste ghanéen Kwame Nkrumah choisissant avec soin les motifs de son kente à chaque apparition publique, des tissus commémoratifs imprimés à l’effigie de Mandela et de l’ANC diffusés sur tout le continent, le motif ABC des années 1920 qui signale fièrement que son porteur valorise l’éducation… Dans ce contexte d’émancipation, se vêtir, c’est parler et revendiquer.

Une avant-garde méconnue

L’un des grands mérites d’Africa Fashion est par ailleurs de mettre en avant des noms que l’histoire de la mode occidentale a trop longtemps ignorés. Naïma Bennis, née à Casablanca en 1940, ouvre sa première boutique en 1966 à l’hôtel Hilton de Rabat et fusionne coupe marocaine et tissus français de haute couture pour habiller la femme cosmopolite de son siècle. Shade Thomas-Fahm, formée à la Saint Martin’s School of Art à Londres, rentre à Lagos en 1960 — année de l’indépendance du Nigeria — pour ouvrir Maison Shade et réinventer le gèlè ou le pagne ìró à destination de la femme moderne et en mouvement. Chris Seydou, Malien initié aux terrasses du Café de Flore et aux grandes maisons parisiennes, fut l’un des premiers à promouvoir la mode africaine sur la scène mondiale, en taillant le bògòlanfini — ce coton traditionnellement drapé, teint à la boue fermentée — pour en faire des créations ajustées d’une modernité stupéfiante. Kofi Ansah, lui, a propulsé le Ghana depuis Londres avec sa collection Blue Zone, dont les coupes mêlaient kimono japonais, toge de juge et agbádá d’Afrique de l’Ouest, le tout dans un tissu bleu teint par nouage en hommage à l’àdìrẹ yoruba. Ces figures ne sont pas des exceptions, elles constituent les avant-postes d’une industrie qui se structure, se professionnalise, réclame sa place sur la carte mondiale de la création.

Le contemporain : ni pittoresque, ni folklorique

La seconde partie de l’exposition balaie les idées reçues avec une efficacité réjouissante. Non, la mode africaine n’est pas synonyme de couleurs criardes et d’imprimés wax à l’infini. MMUSOMAXWELL, Katush ou Moshions défendent un minimalisme architectural d’une élégance épurée. IAMISIGO, fondée par Bubu Ogisi, plonge dans les techniques de raphia congolais et de coton tissé à la main kenyan pour des créations qui portent en elles toute la charge politique et mémorielle de la décolonisation. Thebe Magugu, Sud-Africain né en 1993, collabore avec une guérisseuse traditionnelle pour transformer des objets de divination — osselets de chèvre, sifflet de police, dés — en motifs imprimés sur de la laine.

L’exposition parle aussi d’afrotopie, cette capacité de la mode africaine contemporaine à se projeter vers un avenir plus juste, à défendre des droits LGBTQIA+, à lutter contre l’effacement des femmes noires dans l’histoire, à intégrer des pratiques durables qui ne sont pas des concessions à la mode verte mais des savoir-faire ancestraux. N’oublions pas que l’industrie de la mode africaine représente 31 milliards de dollars américains (dixit Africa 24 TV) — un chiffre que les créateurs entendent voir réinvesti dans leurs communautés.

La photographie comme contre-histoire

Le quai Branly apporte à l’exposition londonienne sa riche collection photographique, et c’est peut-être là que le geste curatorial devient le plus émouvant. James Barnor, Ghanaéen pionnier de la couleur, ouvre le premier laboratoire de développement couleur au Ghana en 1969 ; ses portraits humanisent des sujets que les magazines de mode internationaux réduisaient alors à de simples dispositifs esthétiques. Rashid Mahdi, Soudanais longtemps demeuré dans l’ombre, photographie la bourgeoisie d’Atbara dans des images d’une sophistication saisissante. Notons également des anonymes magnifiques, prêtés par des familles du Bénin, de Côte d’Ivoire, du Congo, du Cameroun, des Comores : la première photo d’un couple, toutes les économies du père pour l’offrir à la mère. La section Nos images, nos styles a de quoi arrêter net le visiteur le plus pressé.

Retour aux sources : 19e et 20e siècle

L’exposition se referme sur les collections historiques et ethnographiques du musée : kente ewe, àdìrẹ yoruba, jupes iraqw de Tanzanie en peau de chèvre ornées de perles, sharwan kura haoussa brodé de soie importée de Tripoli via le Sahara, pagnes de raphia dida-godié tissés sans métier à tisser, en diagonale depuis un arbre. Ce sont des fragments incomplets, dont on ignore parfois les conditions de collecte, mais dont la richesse matérielle et symbolique est absolument vertigineuse.

Visiter Africa Fashion, c’est accepter de réviser en profondeur ce que l’on croyait savoir sur la création africaine — et sur la mode en général. On en ressort avec l’irrésistible envie de s’habiller autrement, et de regarder différemment ce que portent les gens dans la rue.

Pour préparer votre visite, rendez-vous sur www.quaibranly.fr

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Posted by Dauphine De Cambre

Grande amatrice de haute couture, de design, de décoration, Dauphine de Cambre est notre fashionista attitrée, notre experte en lifestyle, beaux objets, gastronomie. Elle aime chasser les tendances, détecter les jeunes créateurs. Elle ne jure que par JPG, Dior et Léonard.