
Avec Les Hommes de la rue du Bac (2026), le journaliste d’investigation Willy Le Devin signe un ouvrage majeur qui s’inscrit dans la lignée des grands récits de salubrité publique. Prolongement direct de sa série d’articles chocs parus dans le quotidien Libération, ce livre-enquête lève le voile sur l’un des secrets les mieux gardés de l’intelligentsia parisienne des décennies 1970 et 1980 : l’existence d’un réseau pédocriminel installé au cœur de Saint-Germain-des-Prés. Si vous cherchez une lecture confortable, passez votre chemin. Ces lignes ne sont pas faites pour vous rassurer. Mais si vous cherchez la vérité historique et journalistique face à l’omertà, vous êtes à la bonne page ; cet ouvrage s’impose comme une lecture essentielle.
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Du fait divers au système : l’affaire Inès Chatin
Pour comprendre la genèse de ce livre, il faut revenir au début de l’année 2024, lorsque Willy Le Devin recueille le témoignage d’Inès Chatin. Cette femme d’une cinquantaine d’années brise alors un silence de plusieurs décennies pour raconter l’horreur de son enfance. Elle affirme avoir été livrée par son père adoptif à un groupe d’hommes issus de la haute bourgeoisie, de la haute fonction publique et des milieux culturels parisiens.
Le titre de l’ouvrage, Les Hommes de la rue du Bac, fait directement référence au lieu de ralliement de cette clique d’intouchables. Mais la force du travail de Willy Le Devin est de ne pas s’être arrêté à un seul récit. En recoupant les archives, en traquant les preuves et en libérant la parole d’autres victimes oubliées, le journaliste démontre que l’histoire d’Inès Chatin n’était pas un cas isolé, mais le rouage d’un système criminel orchestré par une élite intellectuelle.
L’autopsie d’une complaisance de l’élite
Au-delà de la description des faits, le livre propose une analyse sociologique et historique vertigineuse. Willy Le Devin décortique avec une précision chirurgicale la complaisance d’une certaine époque – l’après-Mai 68 – où la transgression des tabous moraux les plus absolus a parfois été intellectualisée, voire tolérée par une partie de la sphère culturelle parisienne.
L’auteur met en lumière les mécanismes de protection, le jeu des influences et le mépris de classe qui ont permis à ces criminels de traverser les époques sans jamais être inquiétés par la justice, protégés par une omertà institutionnelle révoltante. « Votre travail est une bombe politique pour notre milieu » lui confiera une éditrice qui ajoutera « la question centrale est celle du pouvoir et de la domination, la sexualité n’étant pour certains qu’un moyen comme un autre de l’exercer » (p.103). Tout est dit et cela fait très peur.
Le grand morceau de bravoure : le récit de l’enquête
Les Hommes de la rue du Bac se distingue également par sa construction. Ce n’est pas seulement le récit des victimes qui est ici mis en avant, c’est aussi le journal de bord d’un grand reporter confronté à la noirceur absolue. Willy Le Devin y livre les coulisses de son investigation : les doutes qui l’assaillent, la rigueur méthodologique obsessionnelle indispensable pour bétonner un tel dossier, mais aussi le coût psychologique d’une telle immersion.
Le style est précis, factuel, dénué de tout sensationnalisme morbide. C’est précisément cette retenue et cette rigueur journalistique qui rendent la lecture si percutante et implacable. En parcourant cet ouvrage, on mesure l’importance cruciale du journalisme d’investigation dans notre démocratie. Les Hommes de la rue du Bac redonne une voix, une dignité et une place dans l’Histoire à des victimes longtemps condamnées au silence. C’est là sa force.