M. L’enfant du siècle: le fascisme, c’est la violence

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affiche de la série M. L'enfant du siècle

Brecht nous avait prévenus en 1941 dans l’épilogue de La Résistible ascension d’Arturo Ui : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». Visionnaire, le gars. 80 ans plus tard, le fascisme se porte pas mal, merci, même si on n’ose pas prononcer son nom, préférant vomir sur les antifas. Décidément nous avons la mémoire courte ; heureusement qu’il y a M. L’enfant du siècle (M. Il filgio del secolo dans la langue de Dante) pour nous rafraîchir les méninges à coup de pied dans le cerveau. Et nous rappeler qu’à l’origine de cette horrifique aventure politique, il y eut un certain Mussolini. Et que son ascension vers la dictature trouve un écho troublant avec notre époque.

Fort en gueule mais vraie girouette

A la source de ce récit aussi prenant qu’effrayant, la saga littéraire d’Antonio Scurati dont on adapte ici le premier tome, à savoir la conquête du pouvoir par un ex prof et militant socialo passé avec armes et bagages dans la sphère nationaliste au terme d’un sanglant séjour dans les tranchées de la Grande Guerre.

1919-1925 : il faudra 6 ans à ce type fort en gueule mais vraie girouette pour installer ses Chemises noires au Parlement et au gouvernement. Ces 6 années de conquête, le réalisateur Joe Wright les narre sur fond sépia, dans une mise en scène folle qui mêle expressionnisme allemand, personnages à la Pirandello, commedia dell’arte et dramaturgie brechtienne (tiens donc???).

Des voyous sans foi ni loi

Animal politique à sang très chaud, Mussolini nous parle dès la première séquence pour raconter sa progression de l’intérieur. Institués confidents malgré nous, nous l’observons conquérir le pouvoir avec autant d’horreur que de fascination. L’Italie, il va la soumettre comme d’autres violent une femme. A sa pogne, les Chemises noires, donc.

En grande majorité des soldats réchappés de la Boucherie 14-18, laissés pour compte par la monarchie, complètement bousillés et convertis à la barbarie par quatre années passées à étriper d’autres barbares entre barbelés et bombardements. Des voyous sans foi ni loi qui équarrissent sans pitié socialos, communistes, prêtres, bref tout ce qui ne va pas dans leur sens (et du sens, ils n’en ont pas beaucoup). Et Mussolini de tenter de gérer leurs conneries comme il peut. Mais peut-on raisonner des chiens enragés ?

Entre rire et démence

Entre son épouse légitime, ses gamins, sa richissime maîtresse, son ancienne compagne qu’il a abandonnée enceinte, une petite secrétaire qu’il force et engrosse, son journal à diriger, les subsides qui manquent, ses compagnons qu’il soupçonne de le trahir alors que c’est lui qui les manipule et les trompe sans vergogne, M. a fort à faire … et n’hésite pas à retourner sa veste en un quart de seconde quand il s’agit de sauver sa peau et rester dans le peloton de tête.

Risible, méprisable, clownesque : on en rirait si le réalisateur ne nous ramenait les pieds sur tête en évoquant les exactions des fascistes vêtus de noir. Séquences à la limite du soutenable, de la démence, mais qui disent clairement les choses : ces dingues sont adeptes de la violence, de la destruction totale. En témoigne le passage relatant la mort de Matteoti, député qui osa se dresser contre eux et le paya de sa vie.

« Make Italia Great Again »

Et d’autres encore, pas un instant de répit dans cette saga qui prend à la gorge, nous inflige une cadence infernale et nous laisse sans voix. Il faut dire que les occasions de stopper le monstre ne manquèrent pas, largement avortées par une haute bourgeoisie affolée à l’idée de voir ses privilèges confisqués par la déferlante communiste. Plutôt donc la peste brune que la peste rouge. On a vu le résultat. Erreur tactique tragique, manque absolu de psychologie : la série rappelle magistralement que les Mussolini de ce monde ne se musellent pas.

Une fois en place, ils sortent les crocs pour mettre tout le monde au pas, riches et aristocrates y compris, qui y trouvent finalement leur compte tant qu’ils peuvent continuer à s’enrichir. Le parallèle avec notre actualité est indéniable. Le passage où Mussolini, enivré de ses succès éructe : « Make Italia Great Again » ne laissera personne indifférent. Il faut dire que l’acteur Luca Marinelli s’empare du rôle avec une maestria qui laisse pantois (le travail de transformation est impressionnant).

Une série monumentale

Et plante son personnage en mode mi rock star mi mafieux, avec le verbe haut et don particulier pour asséner ses éléments de langage à une foule hystérisée qui en redemande. Séducteur, grossier, brutal, machiavélique, il s’impose en mâle alpha à une meute hypnotisée, galvanisée qui le suit aveuglément dans l’abîme au rythme trépidant de la B.O. composée par Tom Rowland des Chemical Brothers.

Musique, costumes, coiffures, maquillages, décors, photographie, cadrages et plans, tout concourt à la réussite de M. L’enfant du siècle, série monumentale s’il en est et dont les huit épisodes appellent à grand cri une suite à la hauteur. En attendant, ne faites pas l’économie de cette première saison pour deux raisons :

  • cela fait très longtemps qu’on n’a pas produit pareille pépite et ce serait dommage de s’en priver.
  • Ce serait surtout criminel dans la mesure où ces 8 heures proposent un cours en accéléré des pires moments de l’histoire italienne en particulier et de la montée des totalitarisme en général. Après avoir visionné ça, vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas.

Et plus si affinités ?

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Posted by Delphine Neimon

Fondatrice, directrice, rédactrice en chef et rédactrice sur le webmagazine The ARTchemists, Delphine Neimon est par ailleurs rédactrice professionnelle, consultante et formatrice en communication. Son dada : créer des blogs professionnels. Sur The ARTchemists, outre l'administratif et la gestion du quotidien, elle s'occupe de politique, de société, de théâtre.

Website: https://www.theartchemists.com