Dopesick : ou comment une big pharma a empoisonné le rêve américain

affiche de la série Dopesick

400 000 morts en 20 ans, 72 000 décès en 2017, 35 milliards de dollars de chiffres d’affaires : voici trois chiffres clés du scandale de l’Oxycontin, notamment évoqués dans le documentaire USA, morts sur ordonnance. Présenté par son fabricant Perdue comme LA panacée universelle contre la douleur chronique, ce médicament faussement miracle a décimé des vies, des familles, des villes entières. Outre les décès par overdose, on dénombre des milliers de personnes initialement intégrées, devenues dépendantes, licenciées, divorcées, sans foyer, réduites à la délinquance et à la prostitution, condamnées à une mort lente ou à une très douloureuse désintoxication. En manque… Dopesick.

Un produit infernal

Dopesick : voici donc le terme coup de poing choisi par Danny Strong pour baptiser une série exemplaire à plus d’un titre. Le showrunner s’est inspiré du livre Dopesick: Dealers, Doctors, and the Drug Company that Addicted America de Beth Macy pour évoquer cette affaire de l’intérieur et en dresser un récit humain absolument tragique. L’intrigue évoque bien sûr la création du médicament OxyContin et sa mise en vente sous l’impulsion du très ambitieux et sans scrupules Richard Sackler, l’un des héritiers de la firme Purdue et la manière dont ce remède s’infiltre chez les médecins puis chez les patients par le biais d’une stratégie marketing aussi agressive que mensongère.

Il s’agit en parallèle de montrer comment l’opioïde détruit progressivement la vie de ceux qui en consomment, comment ces derniers tombent en dépendance, la souffrance qu’ils ressentent, le lent chemin vers la délinquance, l’impuissance des proches. On découvre également comment ce produit infernal ruine petit à petit le tissu social des villes, faisant exploser le taux de délinquance de petites cités de province jusqu’alors très tranquilles. Cette explosion va attirer l’attention d’enquêteurs et de procureurs qui vont enquêter avec bien des difficultés face aux manœuvres lobbyistes de Purdue qui possède des contacts jusqu’au plus haut niveau de l’État.

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Le pot de terre contre le pot de fer 

Le pot de terre contre le pot de fer ? La série, dont certains épisodes sont réalisés par Barry Levinson, confronte avec violence deux incarnations du rêve américain : d’un côté le travailleur, le mineur, l’homme du peuple issu de l’Amérique profonde, héritier anonyme des pères bâtisseurs, profondément croyant, sans autres ambitions que d’acheter une maison pour y abriter femme et enfants, offrir un avenir à sa progéniture, des lendemains meilleurs ; de l’autre, les membres d’une puissante famille qui travaillent à faire fructifier une entreprise qu’ils chérissent, dans un combat d’egos difficilement supportable

À la clé, c’est la santé de milliers de personnes qui est en danger. Mais les dirigeants de Purdue s’en moquent, trafiquent les documents remis aux autorités sanitaires chargées de valider la qualité ce produit, des institutions à leur service, qu’ils ont complètement inféodées. Le discours illuminé de Richard Sackler, surdoué convaincu de sauver le monde, fait froid dans le dos, surtout quand il s’accompagne de remarques sur les ruses marketing à mettre en place pour convaincre les médecins de diagnostiquer ce poison à leurs patients. Ce qui intéresse réellement Sackler, sa famille, leurs actionnaires, leurs commerciaux ? Les plus-values.

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Le tournis et la nausée

Peu importe le reste, y compris la destruction de régions entières. La folie capitaliste est ici mise en évidence de manière flagrante, son hypocrisie également. Philanthropes et mécènes, les Sackler savent très bien ce qu’ils font. Mais du haut de leur immense fortune, ils se fichent de détruire la vie des petites gens, pour peu qu’ils engrangent des dividendes. Leur discours commercial, ici décortiqué par le menu, est particulièrement bien rôdé ; quand il s’effrite, les avocats, les lobbyistes entrent en lice. Il faudra la détermination d’une poignée d’enquêteurs investis dans leur mission pour partiellement venir à bout de cette hydre.

Très sincèrement, les huit épisodes de Dopesick donnent autant le tournis que la nausée. Ceux qui doutaient déjà de la fiabilité de l’industrie pharmaceutique n’y trouveront aucun réconfort ; les autres y perdront probablement leur confiance. En tout cas, ils ne pourront que s’interroger. La problématique se pose naturellement : peut-on laisser des entreprises privées accaparer ainsi la question de la santé publique pour en faire un marché dépourvu d’éthique et de contrôle fiable ? Comment par ailleurs stopper dans leur élan prédateur des Sackler qui déguisent leur avidité sous des apparences altruistes ? À méditer.