The Dropout : de la déchéance d’Elizabeth Holmes et de Theranos, un récit anti « OK Boomer »

série The Dropout

Est-ce un effet des algorithmes ou l’air du temps ? Les producteurs de séries semblent avoir jeté leur dévolu sur les personnages d’escrocs. Dernière en date à investir nos écrans après Anna Delvey et Simon Leviev, Elisabeth Holmes, richissime et sulfureuse patronne de Theranos, à l’origine d’un véritable scandale financier, condamnée depuis pour fraude. La série The Dropout revient sur ce parcours hors normes, entre conte de fée social et cauchemar libertarien.

Une licorne et du vent

Le conte de fée ? Celui d’une très jeune américaine issue de la bourgeoisie qui veut :

  • changer le monde en inventant une machine capable de détecter toutes les maladies à partir d’une goutte de sang.

  • devenir une version féminine de Steve Jobs, une chef d’entreprise inspirante et une milliardaire respectée, vite, très vite et sans passer par la case « Études ».

Le pire, c’est qu’Elizabeth Holmes, du haut de ses vingt ans, va y parvenir, plaquant l’université pour réaliser son rêve, enchaînant les levées de fonds, érigeant Theranos en licorne surpuissante au pays des start-up, courtisée par les business angels, les médias, les politiques.

Sauf que, tout ça, c’est du vent. Tandis qu’elle en est à dessiner son logo, à forger son storytelling, à imposer son système dans les grands magasins, surfant ainsi sur le marché de la santé boosté par le Obamacare, Elizabeth n’a pas un seul prototype valide à sortir de ses laboratoires. Malgré tout, elle va tromper son monde, charmant les uns, menaçant les autres. Avec des méthodes impitoyables, que son amant Sunny Balwani impose comme pilier d’un management inhumain.

Machiavélique et sans pitié

Terrorisés, employés et ingénieurs se taisent. Jusqu’à ce que quelques courageux lanceurs d’alerte décident d’agir, avec bien des difficultés. Car la donzelle a tout verrouillé, machiavélique et sans pitié, se forgeant une image de femme d’entreprise volontaire et humaniste qui n’a rien à voir avec cette personnalité perverse et tourmentée, remarquablement interprétée par une Amanda Seyfried habitée. Autour de l’actrice, un casting tout aussi convaincant où se distinguent Naveen Andrews, Stephen Fry, Michael Ironside, William H.Macy, Sam Waterson, Kurtwood Smith et j’en passe.

Hulu porte ainsi d’une manière très énergique l’adaptation d’un podcast d’ABC News, « an unbelievable tale of ambition and fame gone terribly wrong ». Le récit incroyable d’une ambition et d’une célébrité tournant au malsain : un euphémisme. Empêtrée dans sa folie des grandeurs, ses mensonges et son déni, Holmes va entraîner la chute de son entreprise, laissant investisseurs et salariés sur le carreau. Moins fouillée que le livre Bad blood de Jim Carreyrou, le journaliste qui a révélé cette affaire, la série se concentre sur le mental de cette anti-héroïne, dont on ne sait si elle est coupable ou victime.

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Start-up en miettes

Et c’est bien le souci que cette ambiguïté. En regardant ces images, on ne sait s’il faut condamner Elizabeth pour ses dérives, ses méthodes, les risques sanitaires qu’elle a fait prendre aux patients, ou l’applaudir pour son implication, sa vision, son incroyable culot et son sens aigu de la manipulation. C’est finalement son mépris du genre humain en général, son absence d’empathie qui sautent aux yeux, de même l’aveuglement de ceux qui l’entourent, fascinés par sa jeunesse, son enthousiasme et la promesse des fortunes à rafler dans ce secteur juteux mais néanmoins contestable de la health tech.

Pour sûr, l’univers des start-up sort de cette histoire en miettes, de même ce jeunisme exacerbé qui autorise toutes les confusions, les erreurs, les audaces. Plusieurs fois, on tente de cadrer cette adolescente qui se prend pour une grande, quitte à transgresser les règles, les lois. Sans succès, avec la déchéance finale qu’on sait, symbolisée par la vision navrante des magnifiques locaux de Theranos laissés à l’abandon. Huit épisodes qui sonnent comme un contre « OK boomer », une manière musclée de siffler la fin d’une récréation faussement disruptive, mais vraiment dangereuse quand elle rejette les lois basiques de la nature et de la science.

Un leurre généralisé

En cause ? La volonté d’aller vite, d’aller trop haut trop rapidement… comme Icare. La série The Dropout, dont le titre évoque à la fois le fait de laisser tomber avant qu’il ne soit trop tard et la goutte de sang de trop qui fait déborder le vase du bon sens, met en lumière cette impatience, cette conviction de tout savoir mieux que les spécialistes, de refuser toute tutelle, tout conseil. Quitte à faire semblant ; encore une fois une illustration effrayante du précepte désormais consacré : « Fake it until you make it ». À vomir.

À vomir car, si elle avait voulu, si elle avait pris le temps, si elle avait écouté ceux qu’elle avait rassemblés autour d’elle, Elizabeth Holmes aurait réussi. Réussi à réinventer le parcours de soins, réussi à imposer sa féminité dans un univers d’hommes. Mais étant un pur produit, et d’une société idolâtrant l’argent et le succès rapide, et d’une génération ultra-connectée, coupée des socles de savoir, elle va être aspirée par la spirale, du succès, des paillettes, privilégiant l’image plutôt que la substance, l’apparence plutôt que le concret. Le gâchis est conséquent et l’affaire Theranos le reflet effrayant d’un leurre généralisé, érigé en modèle trompeur.

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Et plus si affinités

La série The Dropout est disponible en VoD.