Clickbait : le procès du tribunal populaire numérique ?

affiche de la série Clickbait

Clickbait : la nouvelle série estampillée Netflix vient à peine de sortir qu’elle provoque déjà la polémique ; certains ont adoré, d’autres sont déçus. Splendeur et misère des réseaux sociaux où chacun y va de son avis plus épidermique qu’argumenté, dans une cacophonie indigeste où les êtres se perdent. Émotionnellement, psychiquement, physiquement. Jusqu’au tragique, jusqu’à l’absurde. Ce que Clickbait illustre parfaitement, avec un brio qui met très mal à l’aise. Explications.

5 millions de vues et la mort

Clickbait donc : un titre qui accroche l’attention par son caractère provocant. Le clickbait, c’est le piège à clics, « putaclic » pour les intimes des réseaux, du SEO et du copywriting qui ne se privent pas d’en user. Autrement dit : créer un contenu ultra-captivant, visuel et addictif, qui titille la curiosité sans jamais l’assouvir, réveille le voyeurisme profondément ancré en chacun de nous, pauvres membres de la société du spectacle permanent que nous sommes devenus, par la grâce du divin algorithme et de sa majesté la data. Objectif : le clic, par milliers, par millions, pour faire le buzz, attirer les budgets pub des marques. Ou se venger avec la bénédiction complice de toute la communauté.

Clickbait imperator, couperet de guillotine qui active l’intrigue de ce polar haletant, avec en son centre Nick Brewer. Un gars visiblement sans problème, une femme adorable, deux gamins prometteurs, une mère aimante, une sœur un rien chiatique mais qu’il adore, un job dans lequel il excelle, des collègues qui l’apprécient. Bref Nick, c’est le mec gentil, serviable, en or … jusqu’au jour où il apparaît dans une vidéo balancée sur la toile. Visiblement blessé, le regard fuyant, exhibant des pancartes qui l’accusent d’abuser des femmes, d’en avoir tué une. Petit plus : si la vidéo claque les 5 millions de vues, Nick mourra.

Curée social média

Ou quand le web devient tribunal populaire et justice expéditive, le clickbait un pouce retourné achevant le gladiateur vaincu. A partir de là, le compte à rebours est enclenché pour retrouver Nick dont tout le monde, flics, journalistes, entourage, internautes, spécule sur cette culpabilité vite considérée comme acquise, condamnée, conspuée, tant elle est évidente, corroborée par un nombre incroyable de comptes à son effigie sur des sites de rendez-vous. Chacun sur la toile s’improvise enquêteur, juge, bourreau. Une curée médiatique incroyable par son ampleur et sa rapidité : un véritable feu de brousse qui emporte tout.

Avec beaucoup de pertinence, la série dévoile des méandres insoupçonnés, des secrets de vie ; elle met en évidence les dommages collatéraux d’une affaire aussi tortueuse que terrible, notamment pour les membres de la famille, qui découvrent, médusés, l’autre visage de l’être aimé : celui d’un séducteur pervers et manipulateur, un Don Juan 2.0 qui charme, consomme, balaye des femmes fragiles et seules, en manque affectif profond. Un prédateur des temps modernes qui chasse via les sites de rencontres comme d’autres partent tirer le canard ou pêcher la truite. Tous vont être convaincus, les preuves s’accumulant, photos, mails, textos …

A lire également : #Salepute : la réalité crue du cyberharcèlement

Le web, rêvé et trompeur

Et nous aussi, nous nous laissons prendre dans cette mécanique, persuadés que Nick est un beau salaud, une petite pourriture à rayer de la carte vite fait, en mode #metoo #balancetonporc. Après tout, la toile n’est-elle pas devenue un terrain d’action pour les harceleurs et les criminels ? Un espace qu’il faudrait nettoyer au plus vite, virtuellement et concrètement ? Quitte à traquer sans pitié dans le réel ces malfaisants qui agissent dans l’ombre derrière leur écran, mais qui font du mal in real life. Et s’improviser flic, justicier, sans aucun recul, aucun professionnalisme. Parce qu’on n’a plus confiance dans les institutions, parce qu’on se sent bien plus efficace et légitime.

Parce qu’on veut tout, tout de suite. Et que la logique même du web nous y pousse. Un espace rêvé et trompeur, où prendre son temps est impossible, où on se croit tout puissant car tout y est permis, où l’illusion domine. Et c’est là que réside le point fort de ces huit épisodes qui vont bien nous balader sur la corde raide de nos convictions, en écho avec les personnages qui donnent leur nom à chaque épisode : la sœur, le détective, l’épouse, la maîtresse, le journaliste, le frère, le fils, la réponse. Des personnages en forme de personae, ces modèles élaborés par les marketeux à coup de datas pour projeter le client parfait et adapter son offre en one-to-one.

Un dénouement au goût amer

D’épisode en épisode, Clickbait devient implosif, jusqu’au dénouement qui nous laisse un goût très amer en bouche, dans la tête et le cœur. Une déflagration qui mêle les atmosphères empoisonnées de Black Mirror, Gone Girl, Switch, La Meute, Scène de crime – La disparue du Cecil Hotel … La série de Christian White et Tony Ayres, servie par un scénario énergique et un casting impeccable, se situe dans le sillage de tous ces films et documentaires détaillant les dérives du numérique et de sa consommation. La question se pose à l’heure du cyberharcèlement généralisé, du vol d’identité et de données, du deepfake, du online-shaming, du doxing …

Dans cette déferlante régressive et nauséabonde, combien de Nick Brewer ? Qui ici est vraiment la victime, quand la digue entre réalité et virtuel s’effondre dans les consciences en apparence les plus solides, les plus éduquées, les plus sages ? A l’heure où les réseaux sociaux boostent le besoin d’appartenance, de reconnaissance, de perfection jusque dans la revendication de ses singularités, sommes-nous irrémédiablement condamnés à exhiber une réussite forcément factice, car le bonheur parfait n’existe pas ? Que faire pour échapper à cet impératif de mise en scène pour tromper la solitude, se donner l’illusion d’exister, quitte à bousiller autrui ?

A lire également :  The Social Dilemna – Derrière nos écrans de fumée : les réseaux sociaux, c’est caca et on n’en sortira pas !

Règle de vie incontournable acquise en dix ans d’aventures ARTchemisiennes : il y a le hasard et ce qu’on en fait. J’entreprends le visionnage de Clickbait alors que je suis sur le point de boucler la lecture de l’essai de Eric Sadin L’Ère de l’individu tyran – La fin d’un monde commun. Or il se trouve que la nouvelle production Netflix est un parfait et terrible reflet de l’analyse sociologique du philosophe. Ce qui est quand même le comble pour une plateforme incarnant le pouvoir du click en milieu social média hyper hostile. Le mal par le mal ? A méditer, tacher d’en tirer leçon, réfléchir à la manière d’enrayer ce délire dont nous sommes tous devenus dépendants.

Et plus si affinités

Vous pouvez visionner la série Clickbait sur Netflix.