La Meute : non, la série n’est pas exagérée.

série la meute

J’étais partie pour vous faire le laïus habituel “c’est une excellente série, suspens accrocheur, ouverture sur un problème de société” ; et puis j’ai lu un post Facebook évoquant la série chilienne La Meute et les commentaires qui l’accompagnaient. Et je suis restée sans voix. “Bonne série mais histoire tirée par les cheveux”, “c’est très exagéré », “le scénariste en fait trop” … Ah ouais, carrément … Qu’on critique la qualité de ce programme, pourquoi pas ? Chacun son goût. Qu’on le considère comme outrancier, là c’est vraiment problématique. Car La Meute (La Jauria en espagnol) est on ne peut précis dans sa restitution des rouages qui alimentent le féminicide.

Une série de scandales enchevêtrés

Pitchons rapidement l’intrigue de départ : une jeune fille disparaît subitement un soir dans les rues de Santiago du Chili. Problèmes : elle est issue de la haute bourgeoisie ; elle fréquente un lycée privé huppé ; elle est militante féministe et leader d’un mouvement de grève qui paralyse son établissement après qu’un professeur de théâtre de l’équipe pédagogique ait été accusé d’agression sexuelle sur plusieurs élèves. Elle n’avait aucune raison de fuguer. Et puis on découvre le cadavre violé, mutilé et défiguré d’une gamine qui aurait pu être Alexandra … et une vidéo de surveillance qui montre son enlèvement par un groupe d’hommes masqués.

Convaincues de la gravité de la situation, trois enquêtrices se lancent à la recherche de la jeune fille … et leurs investigations vont faire émerger une série de scandales enchevêtrés : lycéennes abusées et prostituées, violences conjugales en tous genres, rapt et vente de bébés, tournantes plus ou moins admises par des parents richissimes et puissants, groupuscules incels et extrémistes qui considèrent la femme comme une bonniche et un sac à foutre. Et pour couronner le tout, la figure mystérieuse et menaçante du Loup, qui recrute ses troupes via un jeu vidéo ancré dans le dark web avant de lâcher ses différentes meutes sur le terrain, in real life, aux trousses de victimes faciles à soumettre, violer, humilier et abattre.

“No es no”

Exagéré donc si je prends en compte les remarques que j’ai pu lire sur la toile … sauf que non. Les scénaristes et réalisateurs de La Meute s’appuient sur une réalité vécue au quotidien : tournée en 2019, la série fait état des nombreuses manifestations qui ont dénoncé les violences faites aux femmes dans ce pays réputé machiste. Les médias ont gardé trace de ces événements, ces marées humaines déferlant dans les rues de la capitale pour réclamer l’égalité des droits et conspuer l’impunité des violeurs, notamment dans des milieux universitaires autistes, dixit la réaction du ministre de l’éducation d’alors, Gerardo Varela, qui qualifia ces agressions sexuelles de « petites humiliations et discriminations ». Le tollé fut général, la fronde menée par les jeunes chiliennes écœurées, particulièrement énergique. 

“No es no” fut l’un des cris de ralliement du mouvement, la main rouge sur la bouche des manifestantes, un symbole,  qui réveilla la mémoire féministe d’un pays particulièrement impliqué dans cette volonté égalitaire … avant que la dictature de Pinochet ne vienne tout balayer en 1973. Pinochet : son ombre plane sur la série (Pablo Larrain, producteur du programme, a réalisé trois films sur le sujet, Tony Manero, Santiago 73 post Mortem ou Neruda, il connaît donc très bien le sujet). Jamais on ne prononce ce nom qui fait encore et toujours polémique, mais on sent le poids de son héritage, une société rétrograde faite pour les hommes riches, les militaires, les puissants, les religieux … la dictature a laissé des traces profondes, notamment dans le comportement des hommes vis-à-vis des femmes dont on ne tolère pas l’émancipation.

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Tout le monde doit se mobiliser

Et c’est ce que la série met en évidence, de manière frappante ; tous les personnages féminins principaux ont été marqués, au propre comme au figuré, toutes doivent se battre au quotidien, non pas pour être respectées, mais seulement pour éviter de se faire violer, tuer. En ligne de mire, l’éducation des garçons qu’on élève dans cette volonté de domination (souvent avec la bénédiction des mères, c’est le plus affolant). Très intelligemment, le scénario donne à voir tous les cas de déviances, tous les dérapages, les mécanismes qui poussent des gosses un peu fragiles à glisser dans cette barbarie pour s’intégrer dans un groupe. Alpha, bêta, dominants, suiveurs, et devant eux, la femme comme proie à traquer, piéger et détruire. N’oublions pas que le viol fut utilisé au quotidien par les escadrons de la mort de Pinochet pour torturer et briser les opposantes politiques avant de les mettre à mort. 

Exagéré ? Rappelons que le terme “féminicide” émerge en Amérique latine dans les années 60, après le meurtre des soeurs Mirabla, surnommées les Marriposas, qui luttaient contre la dictature dominicaine. Il interroge les meurtres en série qui ensanglantent Ciudad Suarez depuis des années, il explique le taux de violences domestiques, d’assassinats dans cette région du monde … comme partout ailleurs. Ancrée dans le quotidien de la société chilienne, La Meute évoque une brutalité internationale, encouragée par des réseaux sociaux désinhibiteurs … et la réponse à y apporter : un refus complet du corps social dans son ensemble, comme l’explique le personnage d’Olivia Fernandez, l’une des policières, devant des journalistes médusés. Tout le monde doit se mobiliser. Car s’en prendre aux femmes parce qu’elles sont femmes, c’est mettre en péril l’équilibre démocratique.

 Elle l’a bien cherché : le viol sous toutes les coutures …A lire également :  Elle l’a bien cherché : le viol sous toutes les coutures …

Bien plus qu’une intrigue policière prenante et particulièrement bien menée, La Meute porte une réflexion pointue sur la guerre des sexes ; elle en dénonce l’engrenage, en démontre l’incroyable violence, la bêtise. Les membres de La Meute sont des minables, des zéros, des faibles, facilement manipulables par le premier cybergouro Elle l’a bien cherché : le viol sous toutes les coutures …u qui passe. Il faut s’en prémunir … sans tomber dans les mêmes excès. Et c’est là la véritable interrogation, l’enjeu, le danger inverse. Après tant de siècles de férocités subies, les femmes pourraient bien devenir louves à leur tour,  constituer elles-mêmes des meutes, d’abord pour se défendre, ensuite pour se venger.  Et c’est tout sauf souhaitable, car cela signerait la défaite totale du corps social.

Et plus si affinités

Vous pouvez visionner la série La Meute sur ARTE.