
La réussite sociale, le plaisir intense de grimper les échelons, d’être reconnu, agréé, adoubé, intronisé … Grisante sensation de pouvoir qui fait tourner les têtes parfois jusqu’au délire. On ne compte plus les récits teintés de cynisme évoquant des ascensions-désastres. Savage House en fait partie et brille de mille éclats dans le chaos.
Ruine et dépravation
Savage House : le nom du manoir un brin ravagé par le temps dans lequel Lady Savage et son parvenu de mari vivent leur idylle sur fond de frustration et de tromperies. Ruinés ou presque par leurs frasques, les deux matures tourtereaux rêvent de gravir les échelons de la très sélecte et fermée e jet set britannique du XVIIIe siècle. En attendant, ils survivent grâce aux expédients de Sir Chauncey.
Un brin escroc et voleur sur les bords, cet ancien roturier échappé de la fange pour épouser une fille de noblesse déchue, son titre et ses terres vend des parcelles du domaine à plusieurs acheteurs à la fois, emprunte à qui mieux mieux tandis que son ambitieuse épouse se fait trousser par son valet et complice. Ambiance.
Démence autodestructrice
Tout va donc au mieux dans le meilleur des mondes jusqu’à ce qu’arrive une lettre. Pour cause d’épidémie de variole, le duc et la duchesse de Gnagnatrucmuchetrèshautplacé ne peuvent séjourner chez leurs hôtes habituels ; ils demandent donc (ordonnent presque) aux Savage de les accueillir le temps d’une nuit. La destinée enfin serait-elle propice ?
Aveuglés par le pouvoir social découlant de cette invitation, les Savage vont plonger tête baissée dans une folie à deux de dépenses et d’excès pour accueillir leurs nobles invités comme il se doit. Liquidation des derniers bijoux, endettement tous azimuts, rien n’est trop beau pour complaire au binôme ducal. Et plus ça va, plus la démesure gagne pour tourner à la démence autodestructrice, entre crise de goutte, duel à mort et amputation express.
Barry Lyndon sous acide
Pataugeant dans la boue et la merde, le sang vicié, les souris crevées et la gangrène, la Savage family entame alors une farandole de mort tout en jonglant avec le ridicule et le mauvais goût. Tout ce petit monde va s’écharper allègrement, dans une atmosphère de fièvre et de pourriture suffocante. Barry Lyndon sous acide, La Favorite sous coke, Meurtre dans un jardin anglais sous mescaline … vous cernez le registre ? Un registre du reste magnifiquement décliné à l’écran en images grisâtres et sales par un Peter Glantz particulièrement mordant.
Devant l’objectif, un Richard E. Grant en majesté au sommet de sa folie théâtrale (il est exceptionnel) donne la réplique à une Claire Foy froidement calculatrice en apparence, en vérité folâtre et déraisonnablement éprise d’un époux bien trop manipulateur. Ajoutons au tableau Jack Farthing et et Bel Powley en domestiques corrompus bien décidés à dérober le peu qu’il reste à leurs dingues de patrons, et qui devraient d(ailleurs s’en méfier comme de la peste. Le quatuor se renvoie la balle à coup de répliques d’une rare dureté où l’humour vache le dispute à la cruauté sociale.
Uu régal que ces 114 minutes chargées jusqu’à la gueule d’ironie corrosive et d’une vision finalement assez juste de ce qu’un humain est capable de faire pour être reconnu par une classe sociale dirigeante qui n’en a rien à fiche. La morale de cette fable ponctuée par les notes trépidantes du Don Giovanni De Mozart ? A vous de la formuler au moment du générique de fin. Ce qui est sûr, c’est que vous n’êtes pas prêt.e d’oublier la chute de Savage House.
Et plus si affinités ?
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