Trouvaille Musique : UltraMoule

UltraMoule

Il y a des luttes dont on se passerait, d’autant plus qu’on les croyait dépassées. Et pourtant, comme disait Brecht avec clairvoyance au terme de La résistible ascension d’Arturo Ui, « le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde ». La bête immonde : le fascisme certes, mais aussi tous les obscurantismes, fanatismes, intolérances, discriminations qui engendrent brutalités et tyrannies. C’est alors que le message artistique s’impose comme un signal d’alarme et un cri de ralliement. Les compos d’UltraMoule se rangent direct dans cette catégorie.

Un grand cri d’amour et de révolte

UltraMoule : le nom résonne comme une plaisanterie salace, le genre de propos déplacés que lancent les séducteurs du samedi soir, bourrés jusqu’à la gueule et désireux de tremper leur biscuit pour se donner l’illusion d’exister. Mâles alpha à la petite semaine, un conseil, rengainez votre appendice, vous pourriez croiser le chemin de la triade UltraMoule et ne pas vous en remettre. Car ces dames ont l’arpège, l’archet et le verbe aussi aiguisés qu’un rasoir, le mental prêt à vous déchiqueter l’égo sans pitié. Et un don tout particulier pour transmettre leur ire à celles et ceux qui écoutent leurs chansons.

Un grand cri d’amour et de révolte où un propos faussement ordurier parsème une poésie de la colère, cadencé par une boite à rythmes au bord de l’infarctus et les cordes à la fois hargneuses et chagrines de violons électriques torturés par la rage. Le tout porte un flow coup de poing qui ferait rougir NTM de honte et d’envie. Les trois Parques de UltraMoule parlent crû pour dire leur ras-le-bol. Prêtresse, guerrières, fédératrices : les huit morceaux qui composent leur premier album intitulé Le retour sont sans ambiguïté. « Hardcore softcoeur » plante le décor en propulsant l’auditeur dans une lecture féministe vengeresse de Star Wars, ce qui n’est pas un hasard.

Une lutte pour l’existence

L’ensemble est une dénonciation de la phallocratie dans ce qu’elle a de plus ignominieux, de plus ridicule. L’équilibre entre rythme, mélodie et scansion du texte apparaît ainsi sur « LMPT » qui démonte la manif pour tous avec une jubilation mordante. « Lèche-moi la verge » passe du chuchotement ASMR au hurlement orgiaque afin de dénoncer l’assimilation opérée par le marketing moderne entre pornographie et dikats esthétiques, avec comme résultante la corruption de ce qu’est l’amour, le désir, le plaisir… et l’acceptation de soi. Les effets d’écho sur les termes « verge » et « vergeture », « bout » et « bourrelet » sont autant de rebonds assassins qui témoignent d’un sens profond des mots.

Des mots lancés par une voix accrocheuse, entre rap et torch song, qui passe de la froideur métallique au trémolo d’une chanteuse de cabaret sur « Mangeons le chat » :« Mangeons le chat puisqu’il n’y a plus que ça » « Mangeons papa puisqu’il n’y a plus de chat ». La tournure, pour sûr meurtrière, cache mal une autre émotion, d’amertume, comme pour dire : « si ce n’est pas malheureux d’être obligé d’en arriver là pour survivre ». Être enfin accepté.e, respecté.e. en tant qu’humain ? On n’en parle même pas. C’est de lutte pour l’existence qu’il s’agit ici, d’un long cheminement vers la reconnaissance de soi-même, dixit « 123 Soleil ».

Verve cannibale et protest songs

Et c’est là le plus dur, n’est-ce pas ? S’accepter pour s’imposer. Quitte à écorcher les esprits. Ainsi nos trois bacchantes prennent place dans un peloton de jeunes musiciens.nes particulièrement talentueux et rebelles, à l’image d’une Rebeka Warrior qui ne mesure peut-être pas à quel point elle a ouvert une voie artistique prolixe, avec Sexy Sushi comme avec Mansfield.TYA. Üghett, Cœur, Schlaasss, Emasculation… bien d’autres encore relèvent le gant de la provocation par le tempo et le langage. Le discours d’UltraMoule est à ce titre sans concession, masculin par son côté rapeux/rapeur, féminin avec ses accents de comptines girly faussement naïves. Forcément rassembleur face aux injustices.

Cette verve cannibale en dit long sur le réveil chaotique d’une féminité acculée à une violence barbare qu’elle réprouve certes, mais plus le choix, c’est ça ou crever. La fin justifie les moyens, dit-on. Je délire ? Dites-le aux millions d’Américaines à qui on vient de retirer le droit à l’avortement et tant pis si elles en meurent. Dans cette superpuissance qui accumule les richesses, a la main mise sur la technologie numérique, travaille à la conquête des univers, cette régression à l’âge de pierre parle d’elle-même. Et confirme la légitimité des chansons d’UltraMoule, propulsées, par la force des choses, protest songs à entonner comme autant d’appels au combat.

Et plus si affinités

Pour en savoir plus sur UltraMoule, son actualité, ses compositions, consultez la page Facebook du groupe, son compte Instagram et écoutez ses chansons sur Bandcamp.