Severance : le transhumanisme au service des RH ?

série Severance

Severance : rupture, interruption, cessation… Le terme fait partie du lexique des RH à l’anglo-saxonne, on l’utilise quand il y a rupture de contrat, indemnités de licenciement, départ à l’amiable ou pas. Rien de hasardeux donc si ce terme spécifique titre la série scénarisée par Dan Erickson et réalisée/produite par Ben Stiller. Car, pendant dix épisodes étouffants, c’est de gestion du personnel dont on va nous parler, un type de management particulier, qui, sous couvert d’améliorer le bien-être des employés, s’apparente à la torture mentale la plus atroce.

Oublier sa journée de travail : un rêve ?

Les employés de Lumon Industry ont une vie de rêve : il leur suffit de monter dans un ascenseur pour oublier leur journée de travail. Littéralement. En effet, tous ont accepté d’être équipés d’un implant cérébral opérant une séparation radicale entre leur vie intime et leur quotidien professionnel. Quand ils rejoignent leur foyer, c’est sans aucun souvenir de leur journée de labeur. À l’inverse, leur moi salarié ne sait rien de ce que vit cet « externe » en privé.

Une vie de rêve donc, surtout pour un employeur qui assure ainsi l’opacité d’activités dont on n’arrive pas à saisir la véritable nature. Jusqu’ici, cela ne posait pas de problème au sein de l’équipe très resserrée dédiée au raffinement des macrodonnées. Mais l’arrivée en fanfare de la très rebelle stagiaire Helly va perturber la tranquillité de Mark et ses collègues. Et les amener à questionner ce qui se passe dans les entrailles de cette entreprise dont les règles évoquent à la fois une secte et une expérimentation à la Milgram.

Une véritable pépite

Cette enquête va être d’autant plus complexe et éprouvante à mener que nos héros n’ont aucune prise sur un moi extérieur dont ils ignorent tout, y compris pourquoi il a accepté de se soumettre à pareille modification de sa psyché. Il va falloir composer avec cette autre facette de soi, dans un environnement hostile, prompt à la violence psychique, voire physique, face à une équipe dirigeante aux méthodes plus que contestables et qui n’hésite pas à fliquer ses employés à leur insu, jusque dans leur vie extérieure, leur univers familial.

Cette intrigue se construit au fil d’une succession d’épisodes haletants qui enchaînent les passages malsains, les électrochocs, les coups de pression, véhiculant un suspense à couper le souffle, avec à terme un cliffhanger final insupportable qui débouchera sur une seconde saison déjà à l’œuvre, et c’est tant mieux. Car, avouons-le, Severance s’impose dans le paysage sériel comme une véritable pépite, non seulement pas son sujet, mais aussi par la qualité de sa réalisation et de son interprétation.

La Fabrique du cerveau : quand la frontière entre l’homme et la machine s’estompe …

Entreprise transhumaniste

Son sujet ? L’entreprise telle qu’elle est en train d’évoluer à l’heure de la transformation digitale et de l’IA. Le droit à la déconnexion poussé à l’extrême, dans une vision transhumaniste qu’un Elon Musk revendique ouvertement. Organisation en silo, cloisonnement des services, chief hapiness officer, bienveillance de façade, employés cobayes, idéalisation du fondateur révéré comme un dieu, respect aveugle des règles du groupe édictées en commandements sacrés. Severance explore comment on endoctrine les salariés, comment on gomme leur capacité de résistance.

Étonnamment, le sursaut de révolte viendra de celle qui est la moins bien placée pour s’interposer. Il enclenchera le doute, puis la réaction, chacun puisant dans ses propres émotions la puissance de son refus. Car l’homme demeure un animal social, il a besoin d’échange, de fierté, d’amour, même enfermé dans ce labyrinthe sans aspérité, un brin old school que Stiller filme avec talent et un sens évident des perspectives, des couleurs, des lumières, du positionnement de l’acteur dans l’espace.

Un travail d’équilibriste

Les acteurs justement. Un casting de choc avec à sa tête Adam Scott dans le rôle de Mark, Brit Lower dans celui d’Helly ; autour d’eux Zach Cherry, Tramell Tillman, Michael Chernus… une ribambelle d’interprètes jeunes, mais tout en nuances et il en faut pour transmettre toute la palette d’émotions que traversent ces personnages dissociés en profondeur, porteurs de traumatismes, de colères et de revendications verrouillées dans leur inconscient, qui ne demandent qu’à exploser à la moindre étincelle.

On soulignera particulièrement la prestation explosive de Patricia Arquette, qui prête sa froideur au personnage d’Harmony, directrice et psychopathe. On appréciera le jeu magnifique de John Turturo, employé docile qui découvre l’amour en croisant le manageur d’un autre service, joué par un Christopher Walken touchant de sensibilité. Tous s’ingénient à restituer par des signes infimes des émotions profondément enfouies, et c’est un véritable travail d’équilibriste pour chacun des acteurs, souligné par la musique signée Theodore Shapiro.

Exposition C3RV3AU : des synapses et des hommes !

En résumé, Severance sort du lot de manière flagrante avec une thématique d’actualité : la maltraitance au travail y apparaît dans toute son horreur, ainsi que le système qui la légitime. On n’en ressort pas indemne, c’est d’ailleurs le but.

Et plus si affinités

Vous pouvez visionner la série Severance sur la plateforme Apple TV+.