H24 : 24 heures de merde dans la vie d’une femme

H24 : une version contemporaine de la nouvelle de Stefan Sweig ? Écrites en 1927, ces pages désormais cultes parlaient déjà d’une épouse mise au ban de la société pour avoir tout plaqué sur un coup de tête, par amour pour un jeune homme rencontré un jour plus tôt. La série de courts métrages H24, initiée par Nathalie Masduraud et Valérie Urrea, reprend le titre de l’auteur autrichien pour dresser un panorama de la condition féminine au XXIeme siècle dans nos sociétés occidentales dites civilisées. Et c’est proprement inacceptable.

Un cycle complet d’horreurs au quotidien

H24 : l’expression sent son ras-le-bol, sa charge mentale toujours plus lourde de jour en jour. Sentiment de récurrence, de cercle vicieux, alimenté par l’enchaînement heure par heure de ces 24 cours métrages sans pitié. Deux tours de pendule, de 1 heure du matin à minuit pour un cycle complet d’horreurs au quotidien. Un éventail de violences subies, barbarie du féminicide, femmes battues, fillettes violées, agressions sexuelles sous drogue, revenge porn, harcèlement sur internet, pervers narcissique manipulateur, brutalité gynécologique…

Des cas extrêmes qui alternent avec des humiliations banalisées : harcèlement de rue, sexisme d’entreprise, injonctions à la minceur, hypersexualisation schizophrène, autisme des proches, de la famille, de l’appareil de justice, de la société tout entière qui détournent le regard face à l’atroce, le nient au besoin : le meurtre, le suicide, le chômage, la mise à l’index… Chaque histoire met en évidence les dégâts occasionnés, physiquement, moralement, socialement. La profondeur du traumatisme infligé est insondable.

Vulnérabilité féminine vs omerta généralisée

La peur, la perte de repères, de confiance, d’estime de soi, le dégoût, la culpabilité, on ne compte plus les dégâts causés sur le long terme, qui peinent à s’exprimer dans ces bouches abîmées, où les mots se perdent, s’entrechoquent, se crient parfois, quand enfin la coupe est trop pleine. Un long cri de rage qui passe pour de l’hystérie, de l’exagération, de la feinte. Déni de reconnaissance qui se heurte à l’ordre établi, la lâcheté, la bassesse. Chaque épisode de cette litanie souligne la vulnérabilité féminine orchestrée par un ordre social implacable.

Implacable, inerte et contradictoire. Les femmes n’ont le droit ni d’être laides, ni d’être jeunes, ni d’être libres, ni d’expérimenter, ni de se tromper. Encore moins de se plaindre ou de se défendre. Le sentiment de solitude est complet, l’isolement absolu, l’omerta généralisée. À moins que… à moins que la louve ne se réveille. Femme colère, femme vengeresse, femme justice, qui punche ou photographie l’agresseur, qui s’interpose pour empêcher une autre d’être frappée, qui porte plainte face à l’époux violent, à celui qui insulte, menace.

Féminicides, l’affaire de tous : Eve anéantie …

 

Un volcan qui explose

Un retour de bâton fulgurant, un volcan qui explose sous le trop plein de pression, accumulé avec les siècles. Un mélange explosif qu’expriment les mots employés par des auteures inspirées, les actrices qui en véhiculent l’intensité, les réalisatrices enfin qui traduisent en images la portée des sévices infligées. Leur collaboration est d’autant plus appréciable qu’elle porte un enjeu de taille : sensibiliser un public encore bien trop frileux en plongeant chaque spectateur au cœur de ces souffrances que, pudeur, honte, sidération, jamais on n’étale.

Il ne s’agit pas de toucher des agresseurs dont on saisit qu’ils sont incapables de la moindre autocritique ; à ce stade, ils sont aussi inexcusables qu’irrécupérables, car tout à fait conscients de ce qu’ils font, et pas le moins du monde gênés par leur attitude… jusqu’au moment où la proie se rebelle. C’est justement cette proie que la série vise : vous, moi, nous, Mesdemoiselles, Mesdames. Il est temps de ne plus subir, de nous entraider pour dire non haut et fort, de manière répétée, calme, mais ferme.

Prendre le taureau par les cornes

Certes, il y a l’entourage, les mères par exemple, certaines épaulent, d’autres enfoncent, les amis comme les témoins anonymes, qui détournent le regard ou s’interposent. Là aussi, la série est sans appel : il est temps d’agir, de dire non. Mais c’est aux femmes de prendre le taureau par les cornes. Comme l’explique Choderlos de Laclos dans son essai Des femmes et de leur éducation, où l’auteur des Liaisons Dangereuses évoque les malheurs de la gent féminine dans une société dominée par les hommes :

« Apprenez qu’on ne sort de l’esclavage que par une grande révolution. Cette révolution est-elle possible ? C’est à vous seules à le dire puisqu’elle dépend de votre courage. Est-elle vraisemblable ? Je me tais sur cette question ; mais jusqu’à ce qu’elle soit arrivée, et tant que les hommes régleront votre sort, je serai autorisé à dire, et il me sera facile de prouver qu’il n’est aucun moyen de perfectionner l’éducation des femmes. ».

Le Procès du viol : quand Gisèle Halimi prit en main le dossier Tonglet Castellano …

La rue est à tout le monde

Ces propos datent du XVIIIeme siècle. Depuis, nous avons avec bien des difficultés conquis le droit de voter, de divorcer, d’avorter, de profiter d’une contraception, d’être autonomes, de nous habiller, maquiller, coiffer comme nous l’entendons sans subir les attouchements ou les moqueries, de choisir la sexualité et le/la partenaire qui nous convient, de dire non à un homme qui ne nous plaît pas, sans qu’il nous poursuive de ses ardeurs et de ses insultes, voire pire, ou oui à celui qui nous plaît, ne fusse que pour une nuit, sans être considérée comme une salope ou une pute.

En 2021, c’est terrible à dire, mais il faut encore s’en convaincre, encore et toujours défendre cette règle initiale de vie en commun résumée en une punchline : « La rue est à tout le monde ». H24 s’inscrit dans cette démarche de longue haleine. Citons toutes celles qui y ont participé, car elles font ici un travail incroyable, y injectant bien plus que du talent, du vécu.

Auteures : Chloé Delaume, Christiane Taubira, Angela Lehner, Alice Zeniter, Siri Hustvedt, Lydie Salvayre, Jo Güstin, Lize Spit, Lola Lafon, Kerry Hudson, Myriam Leroy, Fabienne Kanor, Ersi Sotiropoulos, Nadia Busato, Agnès Desarthe, Kaouther Adimi, Niviaq Korneliussen, Monica Sabolo, Elina Löwensohn, Anne Pauly, Blandine Rinkel, Rosa Montero, Aloïse Sauvage, Grazyna Plebanek.

Actrices : Grace Seri, Diane Kruger, Souheila Yacoub, Grace Seri, Luàna Bajrami, Sofi Oksanen, Céleste Brunnquell, Déborah Lukumuena, Charlotte De Bruyne, Anaïs Demoustier, Tallulah Burns , Noémie Merlant, Annabelle Lengronne, Valeria Bruni Tedeschi, Sveva Alviti, Garance Marillier, Florence Loiret Caille, Kayije Kagame, Camille Cottin, Galatea Bellugi, Susana Abaitua, Marilyne Canto, Agnieszka Zulewska, Nadège Beausson-Diagne, Aloïse Sauvage, Marco et la voix de Romane Bohringer.

Réalisatrices : Valérie Urrea & Nathalie Masduraud, Nora Fingscheidt, Clémence Poésy, Charlotte Abramow, Ariane Labed, Marie-Castille Mention-Schaar, Émilie Brisavoine, Sandrine Bonnaire, Elsa Amiel.

Musique : Léonie Pernet qui apparaît du reste dans l’épisode «Ça c’est mon corps ». 

Et plus si affinités :

Vous pouvez visionner la série H24 sur ARTE.