Le dernier crâne de M. de Sade : le respect et l’envie

Le dernier crâne de M. de Sade ? Nous sommes en 1814 : dans une cellule de l’hospice de Charenton, un vieillard se meurt. Un vieillard obèse, obscène, éructant les pires blasphèmes devant les rares prêtres horrifiés qui le visitent. Un vieillard dont on entend les râles de plaisir à chaque visite de la juvénile petite blanchisseuse de l’établissement. Un vieillard qui fait l’admiration de plusieurs des médecins appelés à son chevet. Un vieillard sous haute surveillance de la part des autorités, qui tremblent à chacun de ses cris.

Electron libre et relique maudite

C’est que M. de Sade, même à l’agonie irradie sa sulfureuse réputation au propre comme au figuré. Libertaire, indomptable, hautain, plusieurs régimes politiques antagonistes, monarchique, républicain, impérial, ont fait l’impossible pour museler cet électron libre comme s’il pouvait mettre le feu à la plus dangereuse des bombes, celle de l’affranchissement absolu de la conscience qui soudain se décharge de tous les interdits, de toutes les obligations, de toutes les règles sociales. On attend son dernier souffle ? En vain.

De la tombe le crâne de M. de Sade, incandescent, continue de brûler, de cette indéfinissable lumière propres aux martyres et aux prophètes. Le divin marquis, un saint ? Il ne manquait plus que ça !!! On l’enterre mais cette engeance du diable continue de n’en faire qu’à sa tête au point de la faire perdre à tous ceux qui approche ce crâne reliquaire exhumé puis dupliqué, disséminé partout en Europe au gré des emprunts et des vols. Lequel est le bon ? On ne sait mais chaque fossile fait du dégât chez celui ou celle qui en prend dépôt. Du coup, on ne compte plus les dépravations dans le sillage du dangereux ossement.

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Une religion en devenir

Depuis les derniers instants du déroutant auteur sur cette terre jusqu’aux toutes récentes traques dont ses restes firent l’objet, Jacques Chessex raconte la gestation d’un mythe, mieux, d’une religion. Un comble pour cet apôtre de l’athéisme à tout crin. Mais c’est un fait : Donatien est légende, générée par le regard de ceux qui l’approchent, le côtoient et se font prendre à ses filets de nihiliste convaincu. Et l’on peut se demander si son biographe lui-même n’a pas été contaminé : l’ouvrage, dans ses derniers chapitres, se rédige soudain à la première personne.

Narrateur imaginaire, auteur véritable, on ne sait, … mais on s’interroge. Publié en 2010, ce roman étrange et fascinant nous parle de la gloire posthume, presque magique et infernale, d’un de nos écrivains les plus marginaux, les plus déstabilisants. Or le récit résonne d’autres accents d’outre tombe puisqu’il est édité un an après le décès subit de son auteur terrassé par une crise cardiaque en pleine conférence, au moment où on lui reproche son soutien au réalisateur Roman Polanski.

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Pas de hasard sur cette terre ? Chessex aime les profils hors normes, de ces artistes qui flirtent avec l’indicible et les limites, transgressifs et visionnaires. Son évocation mêle la crudité la plus rance et une infinie poésie qui n’est pas sans évoquer la verve incroyablement juteuse de Jean Teulé, cet humour dérisoire devant l’inconstance humaine. Inconstant Sade ne l’est pas jamais, même au fond de sa tombe, même depuis l’au-delà. C’est cette force d’âme qui frappe l’imaginaire plus encore que les turpitudes et les outrances du personnage ; elle intime le respect, … le respect et quelque chose comme l’envie ?

Et plus si affinités

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