
Courage, encore quelques semaines et le printemps sera là. L’occasion d’interroger la portée artistique de cette saison chantée en son temps par un certain Vivaldi. Et de détailler la place singulière et un brin trouble qu’occupe cette période dans l’imaginaire collectif : car le printemps est la saison du retour. Du retour à la vie, certes — mais aussi du retour des morts, du retour du refoulé, du retour de ce qu’on croyait définitivement perdu. De la mythologie grecque aux salles obscures contemporaines, en passant par la littérature et la musique, une même structure narrative se rejoue à l’infini : quelque chose revient. Et ce retour n’est jamais aussi simple et aisé qu’il n’y paraît.
Le mythe d’Orphée ou l’imposture du printemps
Tout commence avec Orphée. Le fils d’Apollon et de la muse Calliope descend aux Enfers pour en ramener Eurydice, sa femme morte d’une morsure de serpent. Il charme Perséphone et Hadès de son chant, obtient la permission de remonter avec elle à une condition : ne pas se retourner avant d’avoir atteint la surface. Il se retourne. Eurydice disparaît une seconde fois, définitivement.
Ce mythe fondateur, tel qu’il nous est parvenu principalement par Les Métamorphoses d’Ovide et Les Géorgiques de Virgile, est souvent lu comme une histoire d’amour tragique. Il est surtout une histoire de printemps raté. Car dans la symbolique antique, la descente aux Enfers et la remontée vers la lumière rejouent exactement le cycle des saisons : Perséphone elle-même est la déesse qui, retenue six mois sous terre par Hadès, fait coïncider son absence avec l’hiver et son retour avec le renouveau végétal. Orphée tente de court-circuiter ce cycle naturel — et il échoue.
Ce que le mythe dit, au fond, c’est que le printemps ne rend jamais vraiment ce qu’il promet. Il offre l’apparence du retour sans en garantir la substance. Cette ambiguïté fondamentale va irriguer deux millénaires et demi de production culturelle.
Du Sacre du Printemps à Midsommar: la violence sous les fleurs
En 1913, Igor Stravinski et Vaslav Nijinski créent Le Sacre du Printemps pour les Ballets Russes de Diaghilev. La première, le 29 mai au Théâtre des Champs-Élysées à Paris, tourne à l’émeute. Le public siffle, crie, se bat dans les travées. Mais au-delà du scandale esthétique lié aux dissonances de la partition et à la chorégraphie anguleuse de Nijinski, ce qui choque profondément, c’est le sujet même de l’œuvre : le sacrifice d’une jeune vierge pour célébrer le retour du printemps.
Stravinski et son librettiste Nicholas Roerich s’inspiraient de rites slaves archaïques, réels ou fantasmés, dans lesquels la renaissance de la nature exigeait une offrande humaine. Le printemps, ici, n’est pas doux : il est vorace. Il réclame du sang pour consentir à revenir. Cette violence primordiale du printemps, enfouie sous des siècles de pastorale bienveillante, ressurgit avec une force stupéfiante dans Midsommar (2019) d’Ari Aster.
Le film suit un groupe d’Américains qui assistent en Suède à un festival folklorique de solstice d’été — mais les cérémonies printanières et estivales se confondent ici dans une même logique sacrificielle. La lumière implacable, les prairies d’un vert insensé, les couronnes de fleurs, tout ce que la culture populaire associe au renouveau printanier sert d’écrin à des rituels de mise à mort.
La réussite formelle d’Aster tient précisément à ce qu’il refuse de jouer la carte de l’obscurité. Il n’y a pas de nuit dans Midsommar — le soleil ne se couche jamais, les horreurs se déroulent en plein jour. Le film dit quelque chose que la culture polisse habituellement : la renaissance est indissociable de la destruction de ce qui précède. Pour que quelque chose revienne, il faut que quelque chose meure.
La littérature et le roman d’apprentissage : naître au printemps
La grande tradition du roman d’apprentissage — le Bildungsroman tel que l’a théorisé la critique germanophone depuis Goethe — a partie liée avec le printemps d’une manière qui dépasse la simple métaphore saisonnière. Dans Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, publié en 1913 (année décidément charnière), la rencontre avec le Domaine sans nom, l’irruption du merveilleux dans le quotidien terne d’un lycée de province, se produit dans cette lumière particulière des fins d’automne et des hivers doux du Berry — mais ce que Meaulnes cherche, ce qu’il ne cessera jamais de chercher, c’est le retour à cet instant de grâce inaugural, ce printemps de l’âme qu’il a entrevu une fois et qui ne reviendra plus jamais tout à fait.
Normal People de Sally Rooney (2018) rejoue ce motif avec une précision clinique et contemporaine. Connell et Marianne se retrouvent, se séparent, se retrouvent encore, selon un rythme qui épouse les cycles universitaires irlandais. Mais c’est la structure émotionnelle du roman qui est véritablement printanière : chaque retrouvaille est une renaissance partielle, chaque séparation une petite mort. Rooney comprend, comme Fournier avant elle, que l’adolescence et le début de l’âge adulte sont la seule saison de la vie où l’on croit encore aux retours complets — où l’on n’a pas encore appris qu’on ne remonte jamais deux fois le même fleuve.
Blue Period, le manga de Tsubasa Yamaguchi (dont la publication débute en 2017 au Japon), place son héros Yatora Yaguchi au seuil d’une découverte qui ressemble à tous les printemps littéraires : la révélation de la peinture comme langage. La scène fondatrice — Yatora contemplant le quartier de Shibuya à l’aube, baigné d’une lumière bleue qui le bouleverse sans qu’il sache pourquoi — est une scène printanière dans son essence même, même si elle se déroule en hiver. Le printemps, dans la grande tradition narrative, est moins une saison qu’un état de conscience.
Musique et renaissance : du folk des cabanes aux manga mélodiques
For Emma, Forever Ago de Bon Iver, enregistré par Justin Vernon au cours de l’hiver 2007-2008 dans un chalet isolé du Wisconsin après une rupture amoureuse et une mononucléose, est sorti en 2008 et est immédiatement devenu une référence de ce que la critique anglo-saxonne nomme le « winter folk ». Mais l’œuvre tout entière est une trajectoire vers le printemps — une traversée de la douleur et du gel vers une lumière entrevue sans jamais être tout à fait atteinte. Les harmoniques vocales de Vernon, ses falsetti brisés, dessinent exactement la forme du mythe d’Orphée : une remontée vers la lumière depuis un lieu souterrain d’où l’on revient changé, incomplet, mais vivant.
Dans un registre radicalement différent, Your Lie in April — titre original Shigatsu wa Kimi no Uso — est un manga de Naoshi Arakawa (2011-2015) adapté en anime en 2014, dont le titre même contient le mois d’avril, premier mois du printemps scolaire japonais. Le protagoniste, Kousei Arima, pianiste prodige qui a perdu la capacité d’entendre sa propre musique après la mort de sa mère, retrouve le chemin du piano grâce à une violoniste rencontrée au printemps. La renaissance musicale et le renouveau printanier y sont strictement superposés — mais Arakawa, dans une torsion narrative que l’on ne révélera pas ici, refuse la réconciliation facile avec le mythe.
Le cinéma et la lumière de mars : quelques cas d’école
Picnic at Hanging Rock (1975) de Peter Weir est l’un des films les plus troublants jamais consacrés au printemps — l’austral en l’occurrence, puisque l’histoire se déroule en Australie en février 1900. Des élèves d’une pension de jeunes filles partent en excursion au pied du rocher de Hanging Rock lors d’un pique-nique de la Saint-Valentin. Trois d’entre elles disparaissent sans explication, ainsi que leur institutrice. Le film ne résout rien : les disparues ne reviennent pas. La nature printanière — lumière dorée, végétation luxuriante, insectes bourdonnants — est filmée comme une entité dévorante qui absorbe ce que l’ordre social voudrait contenir.
Call Me By Your Name (2017) de Luca Guadagnino offre une variation plus douce sur le même motif. L’été italien de 1983 dans lequel baigne le film est en réalité un printemps intérieur : celui d’Elio, dix-sept ans, qui s’éveille au désir et à la perte simultanément. La dernière scène du film — Elio fixant les flammes d’une cheminée pendant que le générique défile, son visage traversé par des émotions contradictoires — est une image du printemps gélif : quelque chose a fleuri, quelque chose s’est refermé, et ces deux mouvements sont inséparables.
Ce que le printemps dit de notre rapport au renoncement
Si le mythe du retour printanier fascine autant la culture contemporaine, c’est peut-être parce que notre époque a un rapport particulièrement douloureux à l’idée de recommencement. Dans un monde où la crise climatique remet en question la fiabilité même des cycles saisonniers, où les printemps arrivent trop tôt et les gelées reviennent en mai, la promesse du renouveau naturel a quelque chose d’anxiogène qu’elle n’avait pas pour les générations précédentes.
Les artistes le sentent. Les installations de l’artiste islandais Olafur Eliasson, notamment The Weather Project à la Tate Modern en 2003, jouent précisément de cette incertitude : quand le soleil artificiel qu’il suspend dans la salle des turbines attire des millions de visiteurs qui s’allongent sur le sol pour en capter la chaleur, ce n’est pas seulement un jeu esthétique. C’est l’expression d’un manque, d’une nostalgie du printemps fiable — celui qui revient quand il doit revenir.
Le printemps comme renaissance narrative n’est pas un motif parmi d’autres dans l’histoire de la culture. C’est une structure fondamentale de l’imaginaire humain, aussi tenace et aussi nécessaire que le mythe qu’il rejoue : quelque chose descend, quelque chose remonte. Et dans cet écart entre la descente et le retour, dans l’incertitude de la remontée, se loge toute la littérature, toute la musique, tout le cinéma qui valent la peine d’être aimés.
Et plus si affinités ?
Vous avez des envies de culture ? Cet article vous a plu ?
Vous désirez soutenir l’action de The ARTchemists ?