« Moi Christiane F. »  du livre culte à la série kawai : édulcoration du sordide et contre-électrochoc culturel

moi christiane f

Le coup de gueule ARTchémisien est d’autant plus tonitruant qu’il est rare. Nous sommes généralement open minded et n’apprécions guère descendre les œuvres qu’on nous soumet ou qui nous passent sous le nez. Quand nous n’aimons pas, nous n’en parlons pas, point barre. Il y a déjà assez de merdouilles rageuses et frustrées qui traînent sur la toile sans que nous crachions notre bile en écho. Il faut cependant avouer qu’avec Moi Christiane F. 2021, nous sommes tombés sur un os suffisant pour nous rester en travers de la gorge, à plus d’un titre. Explications.

Une gamine détruite par la came

Moi Christiane F. : lorsque j’ai vu passer le post annonçant la sortie de la série boostée par Amazon Prime Video, j’ai immédiatement tilté. La lecture du livre Moi Christiane F. 13 ans, droguée, prostituée dans mes jeunes années m’a laissé un souvenir de cendres que je n’ai jamais effacé. J’avais la quinzaine, je suis désormais quinqua, mais ce bouquin m’est toujours resté en mémoire comme le récit d’une chute sans fin ni fondement, la destruction irrémédiable d’une gamine prise au piège de la drogue, dont elle raconte l’enfer avec crudité et lucidité, ligne après ligne : la découverte de la dope pour parer l’ennui d’une vie médiocre dans un HLM berlinois dégueulasse, une famille explosée, les trente Glorieuses à leur terme, bien vissées dans le schéma « j’achète donc je suis », aucune perspective d’avenir radieux sinon des chimères.

Un vide existentiel intersidéral

Petite gosse de 13 ans, Christiane F. va progressivement plonger dans l’héroïne. Pour se payer ses doses, elle finit comme les autres par faire le tapin dans le quartier de la station Zoo où pullulent les putes mineures des deux sexes, chair fraîche à portée de queue pour les pédophiles et les pervers de tout poil. Rien n’est tu au lecteur, de la réalité des shoots qu’on pratique dans les chiottes crasseuses, du rinçage des seringues dans l’eau croupie des cabinets. Les démangeaisons qu’on calme en se grattant à coup de brosse ou de canif, la maigreur et la saleté qui gagnent, les jaunisses qu’on se refile en partageant les aiguilles, les crises de manque, épouvantables, les tentatives de désintox, avortées … et ce vide existentiel intersidéral, qu’on comble en écoutant Bowie pendant qu’on suce un mec dans une bagnole puante. Quant aux amitiés, elles disparaissent. Tout est bon pour chopper sa dose, y compris mentir à ses proches, les voler, dépouiller des camés plus faibles que soi.

Un film d’un réalisme sinistre

Magistral, inoubliable, d’une tristesse totale qui vous prend à la gorge et aux tripes : Christiane F. pour Felscherinow  n’est pas un personnage de fiction. La petite a vraiment vécu cet enfer, elle l’a raconté aux journalistes du Stern qui la rencontrent au sortir du procès d’un de ses michetons pédophiles. Ils en tireront un bouquin culte, longtemps inscrit comme arme de prévention massive dans les programmes scolaires à l’international. Il faut dire que le parcours de Christiane ne donne guère envie, loin s’en faut. Il sonne juste, sent son vécu jusque dans les pires détails … tout comme l’adaptation cinématographique de Uli Udel datée de 1981, trois ans après la sortie du livre : un récit fidèle dans l’esprit au témoignage de la jeune femme, et qui nous vaut des scènes bleutées d’un réalisme sinistre, avec en musique de fond les compos de David Bowie invité sur le tournage. Secouant au possible et calqué sur le réel.

Ouin-Ouin chez les toxs

Sans pitié : de séquence en séquence, nous voyons l’héroïne se transformer en morte vivante, métamorphose terrible assumée par Natja Brunckhorst, toute jeune actrice qui colle au rôle avec sa moue d’enfant, ses cheveux sales, ses yeux vides. Atroce. Et d’une rare justesse, tous les récits d’ex-camés, les biographies de stars du rock immolées par overdose, Sid Vicious en tête, le confirment. Autant vous dire qu’embrayer directement avec les huit épisodes du remake seriel signé Annette Hess, scénariste du par ailleurs excellent Berlin 56, c’est comme vivre un contre-électrochoc culturel. Nous étions dans l’enfer de mômes coincés dans l’addiction et acculés à la déchéance totale de leur être, nous nous retrouvons soudain dans Ouin Ouin chez les Toxs. Nous sommes allés au bout, histoire de faire notre taff et pour donner une chance au feuilleton de se ressaisir, de casser net ce pseudo conte de fées pour ados dopaminés aux réseaux sociaux. Eh bien, non, de bout en bout, Moi Christiane F. déclinera le shoot et la passe en mode instagrammable. Avec des effets édulcorants inacceptables.

Divertissement d’ado et heroin chic

Trainspotting, Climax, Las Vegas Parano … ce ne sont pas les films qui manquent qui surfent sur les effets euphorisants de la dope. Mais le délire y est toujours arrimé à l’horreur, à la chute. Et quand on en sort, on n’a franchement pas envie de courir se faire une ligne de coke. Avec la série Moi Christiane F. 2021, la petite pute camée de 1978 devient une grande et belle jeune femme, fringuée comme une influenceuse, toujours propre sur elle, même quand elle dégueule de petites flaques mignonettes de bile pendant des sevrages tout aussi choupis. Pas de bleus sur les bras, la jaunisse, elle la fait AVANT de se piquer, et quand elle racole avec ses copines, on dirait qu’elle participe à un shooting mode. Ses potes, gentiment qualifiés de « dysfonctionnels » dans le pitch, sont présentés comme des copains de lycée dans la plus pure tradition du divertissement d’ado à l’américaine … ou d’une pub glamour tendance heroic chic comme ce fut le cas avec une campagne Gucci datée de 2016 et inspirée d’une des scènes du film.

Trop nickel, trop bling bling

Pourtant les pistes ne manquaient guère qui auraient pu être creusées : le spectre lourd du nazisme qui règne encore dans les mémoires, la crise économique qui rôde, l’ennui également, le trafic sexuel, les orgies mondaines … mais le HLM initial est devenu un immeuble assez sympa et plein de verdure, malgré un ascenseur un brin meurtrier. Le Sound où se retrouve toute la petite bande tient plus de la boite de nuit berlinoise hype et techno que du rade 70’s. Les couloirs de la station Zoo sont nettoyés, rutilants. Les fringues sont trop onéreuses, trop nickel, trop bling bling pour l’origine sociale de cette gamine et de ses amis. Malgré les coups, les brushings demeurent impeccables, le maquillage coule à peine. Adultes absents ou désarmés quand ils ne sont pas carrément pousse-au-crime, viols, relations non consenties viennent se mêler à des amourettes de gamins. On passe sur l’image récurrente du cheval qui brouille encore plus les pistes, sur les paysages sublimés comme un filtre Insta, sur la magie des effets, très inspirés de Trainspotting

Séduire la genZ

Et on se demande pourquoi. Certes Amazon, désireux de chasser sur les terres de ses concurrents, veut, comme tout le monde, séduire cette génération Z si insaisissable, en lui offrant le reflet d’un quotidien anamorphosé par le social media. C’est déjà assez embarrassant quand on sait l’influence déplorable que cet univers a sur la représentation de soi et la manière dont les jeunes comme les vieux du reste se prennent ces diktats dans la gueule. Mais quand on touche au domaine de la came, on frémit. Après le vampire, la sorcière et l’assassin, c’est le drogué qu’on rend trendy. Pourquoi cette vision en rose, bourrée d’anachronismes et d’inexactitudes, d’attitudes fausses, outrées, de caricatures en somme (Bowie en Thin White Duke pissant tranquille avant de monter sur scène). Sans parler de l’introduction dont on ne comprend pas vraiment la portée sinon que notre héroïne est « Immortelle » ( une émanation de Ciro di Marzio from Gomorra ????) car elle a traversé haut la main toutes les épreuves qu’on va décrire dans la suite du feuilleton.

La came n’est pas kawai

Ridicule ? Navrant ? Dangereux ? La came ne pardonne pas, une fois qu’on a mis le doigt dans l’engrenage, c’est la glissade sans fin et elle n’a rien de kawai. Ce récit nous a d’autant plus affligés que Christiane F. est toujours de ce monde et que la came, aujourd’hui encore, continue de la poursuivre, de la harceler. Elle y a laissé sa liberté, sa santé, son fils lui a été retiré, elle a replongé un nombre incalculable de fois, ce qu’elle explique dans un autre livre intitulé Moi, Christiane F., la vie malgré tout. Aujourd’hui, cette femme de 51 ans s’étonne d’être toujours vivante, sait que sa vie ne tient qu’à un fil. Saluant la sortie de la série, la presse a bien sûr évoqué le destin de Christiane F. Personne a notre connaissance ne lui a demandé son avis sur ce remake en mode fairy tale. Il faudrait poser la question à cette survivante, et à tous ceux qui ont réussi à s’en sortir mais demeurent sur la corde raide.

Les enfants de la station Zoo sont toujours là

Exagéré ? Nous aimerions. On sait l’impact formidable des nouvelles séries boostées par les plateformes de VoD à succès. Ne dit-on pas que Netflix dicte les tendances, fait et défait les modes ? Après avoir magnifié le personnage du narcotrafiquant, c’est celui du drogué qui prend le chemin de la sanctification médiatique … et de la banalisation ? Inquiétant à l’heure d’une pandémie qui secoue les consciences, alimente les déprimes, les addictions, notamment parmi les jeunes publics. Le marché de la drogue, lui, ne se porte pas mal, débordant sur les réseaux où les dealers vendent ouvertement. Il est du reste toujours dans la rue, les riverains de la place Stalingrad en savent quelque chose. Les enfants de la station Zoo sont toujours là, à crever dans les rues. Était-ce bien nécessaire d’en faire un conte de fée pour influenceuses ?

Récapitulons : voir ou ne pas voir Moi Christiane F. 2021 ? La censure n’est jamais une bonne chose, d’autant que les interprètes de la série sont loin d’être mauvais. Si vous vous lancez dans l’aventure, ne faites surtout pas l’économie de la lecture du livre, ni du visionnage du film. Le contre-point est troublant, choquant même, une source d’enseignement en soi sur la manière dont aujourd’hui on affadit tout par peur de choquer, par volonté de séduire. La came comme argument de vente, levier marketing glamour et tendance. Pourtant la triste réalité de la drogue demeure égale. Confronter les trois documents, c’est mesurer à quel point une adaptation peut trahir un projet artistique d’origine, le message initial qu’il porte, les victimes qu’il est censé défendre. Tout ça pour vendre.

Et plus si affinités

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