
Entre 1974 et 1979, l’artiste américaine Judy Chicago entreprend ce qui deviendra l’œuvre emblématique de l’art féministe du XXᵉ siècle : The Dinner Party. La scène est impressionnante : une table monumentale, triangulaire, dressée pour trente-neuf femmes que l’histoire a rendues invisibles, effacées, mal racontées ou simplement reléguées à la marge. Cette installation totale mêle sculpture, textile, céramique, broderie et architecture symbolique, elle mobilise cinq années durant un vaste collectif majoritairement féminin — artistes, artisanes, céramistes, brodeuses. Objectif : construire une œuvre qui affirme haut et fort que les femmes ont toujours fait l’histoire, même si on l’ignore. Cette immense tablée vide n’a pas pour vocation d’accueillir des convives réels, mais des fantômes. Il ne s’agit pas ici de festoyer mais de réparer.
Une architecture symbolique
La table, de forme triangulaire, mesure près de 15 mètres de côté. Ce triangle renvoie à un symbole féminin ancien, le triangle pubien. Il incarne la parité (aucune hiérarchie, aucune tête de table), renvoie à l’idée de communauté circulaire, en rupture avec la longue tradition patriarcale des banquets historiques où seules les voix masculines se répondent. Chaque côté accueille 13 convives, écho volontaire aux douze apôtres et au Christ — structure sacralisée que Chicago détourne pour en faire une “cène féministe”.
Au centre, un sol en porcelaine, la Heritage Floor, porte les noms de 999 autres femmes gravés en lettres d’or : écrivaines, scientifiques, souveraines, philosophes, mystiques, inventrices. Ce sol est un second monument, invisible si l’on ne se penche pas : une métaphore parfaite de l’Histoire elle-même — ce qu’on oublie, ce qu’on efface, ce qu’on marche dessus.
Une iconographie assumée
Chaque place intègre un napperon brodé, un gobelet, des couverts, et surtout une assiette en céramique sculptée et colorée. Ces assiettes sont devenues célèbres pour leur iconographie florale, labiale, vulvaire, revendiquée par Chicago comme une réappropriation visuelle du corps féminin — longtemps réduit, censuré ou stylisé selon les critères masculins de représentation.
L’œuvre explore des figures très diverses : Hatshepsout, pharaonne oubliée, Hildegarde de Bingen, abbesse et compositrice, Christine de Pizan, pionnière littéraire et philosophique, Artemisia Gentileschi, peintre baroque marquée par la violence et la résilience, Élisabeth Iʳᵉ, souveraine iconique, Sojourner Truth, militante pour les droits civiques et abolitionniste, Virginia Woolf, figure de la modernité littéraire ou encore Georgia O’Keeffe, artiste dont la profondeur symbolique résonne particulièrement avec les formes sculptées de l’installation.
Chaque assiette est pensée comme un portrait métaphorique de ces personnalités, non une description physique, mais une traduction visuelle de l’apport intellectuel, spirituel ou politique de toutes ces figures féminines.
Une œuvre collective
The Dinner Party n’aurait pas vu le jour sans ces centaines de femmes qui ont travaillé aux broderies, aux textiles et à la céramique. Un véritable réseau, une sororité. Chicago insiste sur ce point : l’œuvre rend hommage non seulement aux femmes célèbres, mais aussi aux traditions artisanales féminines longtemps reléguées au rang d’arts “mineurs”.
Broderie, tissage, céramique, patine, ornementation — ces pratiques historiquement associées à la sphère domestique deviennent ici les vecteurs d’un geste monumental. Le domestique se révèle politique, le savoir-faire sert de socle à l’histoire de l’art. Cette dimension collective a marqué la mémoire des années 1970, où l’art féministe cherchait précisément à revendiquer les techniques héritées des femmes : une manière d’effacer la frontière entre “beaux-arts” et “arts appliqués”, souvent érigée dans une logique patriarcale.
The Dinner Party, les femmes et l’histoire
L’œuvre articule de manière spectaculaire plusieurs thèmes majeurs et c’est cette mise en relation qui fait sa valeur.
L’invisibilisation historique : comme je l’explique plus haut,les 999 noms du Heritage Floor rappellent que les femmes ont été systématiquement omises des récits historiques. Chicago matérialise ainsi une question simple : qui décide de l’Histoire ?
Le corps comme territoire de représentation : les assiettes sculptées affirment le droit des femmes à représenter leur propre corps — en dehors du regard masculin. C’est un geste fondateur du féminisme artistique.
La solidarité et la transmission : les femmes représentées sont issues de cultures, d’époques et de classes sociales différentes. La table triangulaire tisse le lien entre toutes ces figures, par delà les époques.
Le travail artisanal comme acte politique : en célébrant la broderie, le textile, la céramique, Chicago restitue au travail des femmes la dignité esthétique et symbolique qui lui a été refusée.
La monumentalité comme revendication : il fallait une œuvre gigantesque pour rendre visible ce qui fut caché. Une œuvre lourde, complexe, envahissante — à l’image du poids des siècles d’omission.
Un accueil mouvementé
À sa première exposition (San Francisco Museum of Modern Art, 1979), The Dinner Party déclenche autant d’enthousiasme que de polémique. On lui reproche sa représentation explicite des formes vulvaires, son esthétique jugée trop décorative par le mainstream de l’époque, son discours féministe frontal, sa dimension collective, perçue comme une rupture avec le mythe de l’artiste génial et solitaire.
Certaines critiques accusent même Chicago d’essentialiser le féminin. L’œuvre exigeait — et exige encore — une lecture moins simpliste : il ne s’agit pas d’un “féminin biologique”, mais d’un féminin culturel, symbolique, politique, tissé par l’histoire et les représentations.
La consécration arrivera avec le XXIe siècle. Depuis 2007, l’œuvre est installée en permanence au Brooklyn Museum, au cœur du Elizabeth A. Sackler Center for Feminist Art. Elle est aujourd’hui enseignée dans les écoles d’art, analysée dans les universités, revisitée dans des publications de référence. L’installation est devenue un chapitre de l’histoire de l’art.
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