Interview : Florence Loison, à bonne distance de la danse contemporaine

créations de la chorégraphe Florence Loison
Photographies par Audrey Penin et Julie Leguay

Avec deux propositions radicalement différentes, la chorégraphe mancelle Florence Loison du collectif ZUTANO BAZAR est à l’honneur dans le temps fort A CIEL OUVERT qui ouvre la saison 22/23 des Quinconces / L’Espal, Scène nationale du Mans. Occasion pour The ARTchemists de se pencher sur cette artiste qui se démène afin d’emmener la danse contemporaine là où on ne la voit pas, de désacraliser un art encore trop souvent élitiste. Pour le plus grand bonheur des spectateurs et des spectatrices.

Vous jouez HUMAN SCALE, la grande échelle, version longue d’une précédente pièce sous-titrée « petite échelle ». Il s’agit d’un « quintet pour édifice collectif ». Qu’entendez-vous par cette définition ?

HUMAN SCALE – La Grande échelle n’est pas la version longue du format précédent créé en 2018 et sous-titré HUMAN SCALE – La Petite échelle. HUMAN SCALE est une recherche depuis plusieurs années sur la DISTANCE dans les relations humaines. Bien avant que le COVID ne s’invite… On peut traduire par « À taille humaine » ou « À échelle humaine ». J’avais envie d’un titre générique anglophone, plus universel, pour me permettre deux sous-titres français marquant deux propositions d’enjeux différents de relation à la distance. Car j’ai voulu dès le départ créer deux opus complémentaires. J’aime les sous-titres, ils aident à donner des clés d’invitation au public, je trouve. La Petite échelle est sous-titrée « Trio féminin pour lieux du quotidien » et La Grande échelle est sous-titrée « Quintet pour édifices collectifs ». Il s’agit de dire au public que nous ne jouons pas dans des théâtres et donc de nommer ces lieux – a priori pas faits pour la danse – où ils seront invités à se déplacer pour recevoir une œuvre vivante. 

Tout comme La Petite échelle, cette pièce a été créée pour être jouée, entre autres, dans des lieux de rencontre/de croisement/ de travail, hors champs de la diffusion culturelle, sur des territoires ruraux ou urbains. Quel est l’enjeu d’être présents dans de tels espaces de diffusion ? Qu’insufflent-ils à vos créations (et vice versa) ?

Cela m’importe de valoriser les endroits communs qui sont dans une fonction de vie quotidienne, comme une pharmacie, un bar-tabac, un hôtel-restaurant, une agence bancaire, une usine en service, des gymnases, une rotonde ferroviaire, une école d’architecture, du patrimoine industriel ou historique, des friches. Si La Petite échelle s’attarde sur la question de la distance dans l’âge, le vieillissement, le rite funéraire dans des petits lieux et dans une hyper-proximité avec le public, La Grande échelle parle de notre rapport physique à l’espace et aux autres, de la distance géographique, s’interroge sur la circulation et les migrations.

Pour La Petite échelle, j’ai fabriqué un processus créatif très nourrissant pour moi, qui a mêlé les propriétaires et locataires ou usagers des 5 lieux (pharmacie, agence bancaire, usine, bar-tabac, hôtel-restaurant) des premières recherches aux représentations. Un travail de collecte de mots et d’images avec des salarié.e.s, un travail créatif avec des élèves en formation ASSP (Soin et Service à la Personne), exclusivement féminines, qui seront les futures aides aux personnes de la petite enfance aux personnes âgées des Ehpad. Ce qui fait que la pièce, dans son montage financier, sa production et  son processus créatif, a réellement été co-produite en dehors du champ culturel. J’ai été accompagnée par un service culturel bien évidemment, mais pas uniquement et cela a été extrêmement vivifiant pour moi. In fine, celles et ceux qui sont venu.e.s voir le travail dans la commune (pendant la création, aux premières), sont 98% des gens qui n’ont jamais vu de danse contemporaine.

Pour La Grande échelle, le processus a été complètement bouleversé par la covid, ce qui a généré une grande frustration chez moi. Dans le même temps, cela m’a amené à écrire autrement avec le même souci de désir de rencontres sans forcément s’appuyer sur des rencontres réelles. Il n’empêche, nous avons eu la chance d’avoir accès aux gymnases durant toute la crise pour reprendre le travail mais quelle tristesse d’y avoir été seul.e.s. L’enjeu aujourd’hui est de retrouver ce chemin de rencontre, de se déplacer les uns vers les autres, de se réjouir de nouveau de ce challenge-là.

Qui des publics rencontrés sur ces endroits singuliers ? Quels sont leurs retours ?

On fréquente des « lieux du quotidien » de par nos habitudes de vie, des lieux qui ont une fonction sociale, de santé, de travail, etc. Nous allons tous à la boulangerie, au tabac-presse ou au gymnase pour un besoin précis. Les habitant.e.s ont donc été spectateurs-trices du processus, de nos allers et venues en tenue d’entrainement, avec des bouts de scénographie, des essais vidéo, sonores etc. jusqu’aux représentations où ils et elles sont devenu.e.s spectateurs-trices à part entière.

Je construis un enjeu de frottement de nos espaces de travail, ce qui n’est pas toujours confortable pour les interprètes et les techniciens, j’en ai conscience. J’essaye de trouver un compromis pour ne pas être dans l’inconfort total, mais je pense que le trio de La Petite échelle aujourd’hui est très puissant car il a traversé cet enjeu de co-habiter des espaces a priori pas faits pour leur métier de danseuse et comédienne. Elles ont été nourries par le regard des autres qui ne répond pas plus aux mêmes codes qu’au théâtre, plus de  4ème mur, plus de distance au plateau, etc. 

Dans le même esprit, vous avez co-créé avec Marjorie Kellen un solo-hommage autour de Johnny Hallyday. Associer l’icône rock à l’univers de la danse contemporaine est singulier. Quelle est la genèse de ce projet ?

J’ai eu l’occasion de me frotter à l’hommage musical en 2016 dans un solo que j’ai composé avec des platines vinyles, en hommage au groupe de rock anglais mythique Led Zeppelin. À cette époque, j’étais dans un cycle de recherche autour de l’adolescence, période clé de transformations et moment singulier de la relation de « fan » à des musiciens, ce qui était mon cas avec ce groupe.

En 2018, un festival de rue me propose une carte-blanche en hommage à Johnny Halliday, décédé 6 mois plus tôt. Cette invitation m’inspire beaucoup sur la relation entre musique populaire et danse contemporaine. Avec Marjorie Kellen, co-autrice et interprète de la pièce, on a envie de composer un personnage féminin puissant, mais aussi léger, fantasque et très sensible. Cette fois-ci, on part d’une vraie Chantal qui vient de l’entourage belge de Marjorie et qui s’est retrouvée un jour, un peu contre son grès, à chanter « Allumer le feu » sur le stand de la pêche aux canards dans une fête populaire d’un village. Cette situation incongrue a été le point de départ de notre travail.

Chantal, a priori pas fan du tout de la star, finit par se raconter à travers et grâce à Johnny. La figure populaire nous permet de glisser progressivement au cœur du personnage, dans son état émotionnel. Enfin, Johnny a été malmené durant toute sa carrière par l’intelligentsia artistique. On met souvent dos à dos art savant et art populaire et je pense que la danse contemporaine, a contre-courant de ce que l’on peut en dire, peut s’emparer de ce dialogue nécessaire.

Depuis 2020, votre compagnie soutient, avec Lénaïc Hureau la création du futur lieu de résidence artistique pluridisciplinaire ***L’ASTRAGALE*** sur la commune de Dissay-sous-Courcillon. Où en est ce projet ? 

*** L’ASTRAGALE*** est un projet de lieu complémentaire à l’existant dans notre ruralité sud-sarthoise. On souhaite qu’il soit un lieu de fabrique artistique, en lien avec les multiples propositions qui existent sur notre territoire sous forme de lieux de spectacles, d’événements, mais aussi de salles des fêtes souvent vides. Je pense que, parmi les changements que nous devons opérer collectivement, solliciter toujours les habitants en leur disant « viens dans mon lieu » ne correspond plus du tout à la réalité.

La question des « abonnés », des habitués à des lieux culturels est la même en ville et à la campagne ; elle demeure le frein principal à une réelle démocratie culturelle. Le résultat reste désespérément le même : peu de gens et souvent les mêmes fréquentent les lieux d’art et de culture et ce constat date de plusieurs décennies. La crise sanitaire, qui a imposé la fermeture des lieux culturels, a aggravé les choses et on voit bien aujourd’hui l’urgence de transformer cette situation. La question du frottement entre le dedans et le dehors, le lieu spécialisé et le lieu lambda, la circulation est un enjeu majeur.

À ce jour, le studio de musique et le studio de danse sont terminés et nous avons bien avancé sur la maison d’accueil même si elle n’est pas encore achevée. Nous avons également un projet de réhabilitation d’une grange de 100 m2 à finaliser. Nous fabriquons ce lieu avec nos moyens privés. Nous faisons beaucoup nous-même et la crise sanitaire est venue nous fragiliser dans nos moyens propres, ayant eu de grandes difficultés à travailler tout 2020 et 2021. Aujourd’hui, ce sont les matières premières qui sont très élevées, du fait de l’inflation importante. Pour autant, nous trouvons des solutions complémentaires pour accueillir des artistes, dans cet esprit de coaccueil sur notre territoire élargi. Je suis issue de l’éducation populaire, donc d’une culture de réseaux, de fabrication de possibles même avec des moyens limités.

Nous fabriquons des rencontres artistiques multiples depuis plus de 20 ans et cela est possible en partageant réellement la pensée politique de l’accès à l’art et la culture. Il nous semble essentiel de concrétiser la coconstruction, pour que cela ne reste pas uniquement un concept ou un effet de novlangue sans transformation des pratiques. Le chemin que nous trouvons est la transversalité des compétences et des gens. Rassembler des gens très différents autour d’un enjeu artistique et culturel prend du temps, surtout dans notre fonctionnement très français de filière, de spécialité et d’administration publique très codifiées et bordées. Mais je peux témoigner qu’à chaque fois que nous fabriquons avec des gens qui ne sont pas directement reliés à notre milieu professionnel, non seulement nous trouvons les moyens d’œuvrer en respectant nos métiers, mais nous touchons aussi très largement la population. 

Merci à Florence Loison pour son temps et ses réponses.

Et plus si affinités

Pour en savoir plus sur le travail de Florence Loison, consultez les sites suivants :

À CIEL OUVERT ! 2022 – la saison – Les Quinconces-L’espal (quinconces-espal.com)

Zutano Bazar – Plateforme pluridisciplinaire autour du geste