Utopia Avenue : « les accidents sont souvent les meilleurs moments de l’art. »

couverture du roman Utopia Avenue de David Mitchell

Des livres sur l’univers du rock, de la compo musicale, de la vie quotidienne des groupes, il y en a à la pelle. Biographiques ou fictionnels, ils racontent tous, à leur manière, la quête de la gloire mêlée aux affres du métier de musicien, la folie de la création, l’ivresse du live, le vide qui suit. Le roman Utopia Avenue se situe dans ce registre, sauf qu’il comporte un petit supplément d’âme qui fait toute la différence.

Un quatuor improbable, un parcours initiatique

Londres, 1967, à l’heure des Swinging Sixties. La journée a mal commencé pour Dean Moss, on lui a piqué son fric, il se fait lourder de son appart et de son boulot. C’est sûr, ce soir, il dormira sous un pont… à moins que le destin s’en mêle ? Un destin qui prend le visage de Levon Frankland, manager d’origine canadienne venu chasser les talents musicaux sur les terres shakespeariennes. Et Dean est un bassiste de talent. Sûr de son fait, Levon le recrute ainsi que Elf Holloway, pianiste et compositrice versée dans le folk, Peter Griffin aka Griff, batteur issu de la dure école du jazz et Jasper de Zoet, guitariste de génie.

De prime abord improbable, le quatuor va accoucher du folk rock psychédélique d’Utopia Avenue. Un nom chargé de sens, qui reflète aussi bien le difficile parcours de nos quatre compères sur la route, sinon de la fortune et de la célébrité (une route semée de bien plus d’épines et d’embûches que de pétales de roses) du moins de la reconnaissance. Premières répets, premières compos, premiers concerts, premiers enregistrements, premiers contrats, premiers hits, premiers interviews, premières tournées… c’est un parcours initiatique que nous vivons étape par étape, au même rythme que ces néophytes qui doivent à la fois lutter contre leurs démons (et ils sont nombreux) et apprendre de leurs erreurs (et elles sont nombreuses également).

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Ne pas verser dans le voyeurisme, le surfait ou le tragique

D’une plume particulièrement fine et précieuse, David Mitchell construit un récit rythmé, haletant, touchant, qui tisse le lien entre les différents stades de cette vie de groupe avec l’évolution personnelle de chacun de ses membres. Car cette aventure en commun se nourrit des expériences croisées de cette fratrie presque spirituelle, qui en arrive à tout partager, joies, chagrins, déceptions, colères, révoltes, fiertés, refus, convictions… Chaque musicien étant impliqué à part entière dans la composition, les noms crédités alternent, ainsi que les styles et les sujets, ce qui fait la force de ces morceaux et du message véhiculé par Utopia Avenue.

De fait, Mitchell nous donne à voir l’envers du décor, et pour une fois cet envers ne tire pas forcément sur le voyeurisme, le surfait ou le tragique. Pas de grandes séquences de came, de suicide ou d’orgies, pas d’affrontements sanglants avec producteurs et groupes rivaux (excepté une rencontre musclée avec une bande de Mod’s) : l’émotion, positive ou négative, se situe ailleurs, dans la joie d’entendre sa musique à la radio, de découvrir New-York, la peine d’avoir perdu un proche, le souvenir d’un père violent, l’attirance sexuelle qui devient attachement amoureux… Et puis, il y a la peur de la perte, qui plane de bout en bout, à chaque victoire durement acquise, et qui dénonce la fragilité de l’édifice.

Former un tout, un tout fertile

Utopia Avenue donne ainsi à ressentir cette vibration très particulière qui attire des individus soumis aux montagnes russes du quotidien (accident de voiture, schizophrénie, deuil, trahison amoureuse…) pour former un tout, un tout fertile : on appréciera la magie se dégageant des passages décrivant le processus de composition, la synergie à l’œuvre dans la lente gestation d’une harmonie jamais aboutie. La créativité, tout comme les événements de la vie, s’opère ici en vase clos, dans un studio, un appartement, un avion, … avec les bruits de l’extérieur en toile de fond ; crissements de pneus et cris de passants, crépitement de machines à écrire et sonneries de téléphone… comme une bande originale déroulée par le hasard, le destin, Dieu. Dieu ?

« Le fonctionnement de la musique – la théorie, la pratique -, on peut l’apprendre. […] mais pourquoi ça fonctionne, Dieu seul le sait. Et encore, même pas sûr » constate un des personnages de cette magnifique fresque ; un autre ajoute : « Les accidents sont souvent les meilleurs moments de l’art. » Comme pour illustrer ce propos, l’auteur plonge les membres d’Utopia Avenue dans la bouillonnante marmite artistique des Sixties : Brian Jones, Léonard Cohen, Janis Joplin, Jonie Mitchell, Francis Bacon croisent ainsi David Bowie, Pink Floyd, Jefferson Airplane et consort.

Philippe Will – Dealer : maudites Sixties !

Tous des fruits d’accidents merveilleux, qu’on découvre vivants, agissant, partageant leur manière de créer, leur conception de l’existence. C’est la grande force du roman Utopia Avenue : casser l’auréole noire de l’artiste maudit pour montrer des êtres humains touchés par la grâce. Et la mort n’y pourra rien.

Et plus si affinités

Pour en savoir plus sur le roman Utopia Avenue, consultez le site des Éditions de l’Olivier.

Posted by Padme Purple

Padmé Purple est LA rédactrice spécialisée musique et subcultures du webmagazine The ARTchemists. Punk revendiquée, elle s'occupe des playlists, du repérage des artistes, des festivals, des concerts. C'est aussi la première à monter au créneau quand il s'agit de gueuler !