Tunnel : d’un retour à la Terre matricielle

Outre The Strangers et Dernier train pour Busan, les amateurs de cinéma coréen et de thrillers percutants apprécieront le film Tunnel. L’histoire est simple : un homme d’affaires sans problème est pris dans l’éboulement d’un tunnel alors qu’il rentre tranquillement chez lui en voiture célébrer l’anniversaire de sa fille. S’ensuit une course contre la montre où, tandis qu’il cherche à survivre, les secours font tout pour le sortir de là. Tout ? C’est bien la question qui fait glisser ce film à suspense vers une réflexion ironique sur les rouages et les dérives de cette société sclérosée.

Réapprendre la retenue

Avec beaucoup de pertinence, Kim Seong-Hun refuse d’enfermer son récit, adapté du roman de So Jae-Won, dans les limites réductrices d’un film catastrophe à rebondissements, encore moins dans l’introspection haletante d’un survival. S’écartant volontairement de ces genres codifiés, le réalisateur s’appuie sur le long calvaire de son héros pour interroger le rapport de l’être à son environnement, à son existence, à sa communauté. Enclos dans l’espace confiné et fragile de sa voiture engloutie par les rochers, avec seulement deux petites bouteilles d’eau, un gâteau à la crème, un carlin et 78 % de batterie pour son portable, Jung-Soo, remarquablement interprété par Ha Jung-Woo, va réapprendre l’économie, la retenue.

Larvé sur lui-même, il fait le point, avec pour seul cordon ombilical avec l’extérieur sa radio et cet unique appel téléphonique quotidien qui l’informe de l’avancée des recherches. Pour accroître ce sentiment d’isolement complet, le cinéaste a placé son acteur dans un habitacle automobile véritablement enseveli sous des gravats, où des mini-caméras captaient ses réactions, ses répliques, ses regards, à peine éclairés par l’écran du smartphone, les néons du tableau de bord. Étonnamment, la suffocation, la panique laissent place à un profond réflexe de survie, un lâcher-prise presque philosophique doublé d’une observation de ce milieu hostile qui confine au contemplatif.

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Corruption, incompétence et hypocrisie

En comparaison, la vie extérieure se révèle un véritable chaos, qui mêle l’inexpérience des secours, le vampirisme des médias, la récupération politique, l’avidité irresponsable des constructeurs. C’est que ce tunnel n’a pas été érigé aux normes, comme bien d’autres choses en Corée, où la corruption cousine avec l’incompétence et la rigueur des mœurs. Néanmoins, la hiérarchie est toujours respectée et l’on se tait en souriant tandis qu’on accumule les photos officielles qui assurent la gloriole des dirigeants. Pas de vague surtout. Victime de cette pression, l’épouse, seule, attend, impuissante, le retour de son aimé : comment ne pas évoquer les héroïnes diaphanes des contes asiatiques, pâles, fidèles, romantiques ?

Même le personnage du sauveteur en chef a bien du mal à trouver ses marques dans ce pandémonium absurde. Il lui faudra toute sa volonté pour poursuivre sa quête, malgré les frilosités d’un pouvoir hypocrite et incapable. On ne lutte pas impunément contre les éléments. Ici, la montagne, la terre interviennent comme des entités vivantes, des déesses courroucées à qui l’on s’apprête à sacrifier un homme. À moins que ce ne soit une épreuve de rédemption ? De tout temps, en toute culture, rituels et croyances placent la grotte au cœur de la renaissance du sage, comme une matrice dans laquelle on retrouve la pureté des origines et la force de balayer le mensonge.

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Est-ce là la clé du final, une conclusion totalement inattendue, un geste d’une audace incroyable dans ce système sclérosé par les non-dits, les fausses pudeurs, l’obsession de la réussite et de l’enrichissement ? Mené avec énergie, originalité et conviction, Tunnel suit le rythme des saisons, la colère de la nature pour rappeler combien l’homme moderne s’est éloigné de sa spontanéité, de sa vérité. Avec humour, avec poésie parfois, ce thriller questionne ce que nous sommes devenus, et combien notre état est précaire, quand on en a oublié les origines.