Blitz : The Club That Shaped the 80s : derrière une porte rouge, un monde de créativité et de liberté

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expo blitz
Blitz exhibition. Photo Luke Hayes

Londres, 1979. Une porte rouge dans une ruelle de Covent Garden. Derrière, un cloakroom tenu par un gamin de dix-sept ans en robe de mariée customisée qui vous regarde de haut si vous n’avez pas fait l’effort de vous habiller. Bienvenue au Blitz. Ce club mythique n’a duré que dix-huit mois, durant lesquels il a tout changé. Vous en doutez ? alors vite, vite, traversez le Channel et RDV au Design Museum de Londres qui lui consacre une exposition phare.

Immersion totale

L’expo joue la carte de l’immersion totale à raison, parce que l’ambiance d’un club, ça se respire de l’intérieur. Dès l’entrée, on y est : bar reconstitué, piste de danse, DJ booth, bandes-son d’époque qui sortent des enceintes avec la chaleur légèrement saturée des sound systems de l’ère pré-numérique. Rusty Egan, DJ résident historique du Blitz, a supervisé la sélection. C’est Bowie, c’est Kraftwerk, c’est Numan, c’est la vague électronique qui déferlait sur une Angleterre thatchérienne grise et brutale.

Les vitrines en témoignent généreusement. Les fringues d’alors n’étaient pas des costumes mais des actes de foi : vestes militaires dépecées et recousues, tutus portés sur des bottes de moto, maquillages entre Bowie et Weimar. A scruter également, les flyers photocopiés qui circulaient de main en main dans les squats et les coiffeurs du West End, les cassettes, les numéros de i-D et de The Face, plus pamphlets illustrés que magazines.

On va être beaux à en faire saigner les yeux

Pour comprendre ce que le Blitz a représenté, il faut remonter le temps jusque dans l’Angleterre de 1979. C’est l’hiver du mécontentement : les grèves paralysent le pays, les poubelles débordent dans les rues de Londres, Thatcher remporte les élections en mai avec un programme de destruction sociale méthodique. Le punk a explosé deux ans plus tôt, brûlant ce qu’il avait à brûler ; il n’en reste que des cendres et les regrets de gamins qui se demandent quoi en faire ensuite. Steve Strange et Rusty Egan ouvrent le Blitz dans ce désert culturel.

La réponse au punk n’est pas un nouveau nihilisme, bien au contraire. Une nouvelle esthétique va voir le jour, délibérée, obsessionnelle. Le Blitz cristallise la conviction collective que, si le monde est moche, on va être beaux à en faire saigner les yeux. L’historien Jon Savage, dans England’s Dreaming — la bible du punk britannique datée de 1991— a bien montré comment le mouvement New Romantic naît précisément en réaction à l’esthétique de la destruction punk : même énergie, direction opposée. Là où le punk déchirait, le Blitz cousait. Laborieusement, somptueusement, sans budget mais avec une inventivité décuplée par le manque de fric et de moyens. Ce contexte, l’expo y consacre une section entière : photos de rue, unes de journaux, matériaux d’archives replacent le club dans sa ville et dans son époque, histoire de bien comprendre pourquoi une porte rouge dans une ruelle de Covent Garden a eu l’importance qu’elle a eue.

Un espace de permission radicale

Le Blitz avait une politique d’entrée explicite et assumée : si on n’avait pas fait un effort vestimentaire, on restait dehors. Jean et t-shirt blanc étaient bannis. La banalité sans message n’avait rien à faire sur ce dancefloor. « Reviens quand t’as quelque chose à dire avec ce que tu portes ». Cette politique était unique. Dans son autobiographie Take It Like a Man, Boy George éclaire le propos. Au sein du Blitz, être bizarre était non seulement toléré mais constitutif d’une appartenance, d’une identité. C’était un espace de permission radicale, où l’androgynie était encouragée. Les gars se maquillaient, les filles avaient le crâne rasé, tous.tes portaient des corsets sur des treillis militaires ; personne ne voyait rien à y redire, tout le monde faisait pareil.

L’expo documente cette philosophie de vie avec un grand souci du détail : photos de soirées, portraits de clubbers dont certains sont devenus célèbres, conviction partagée que l’identité n’était pas donnée mais construite — et que le samedi soir était le bon moment pour en repousser les limites. Philip Sallon, Marilyn, Leigh Bowery un peu plus tard : toutes ces figures ont poussé l’expérimentation corporelle et vestimentaire au-delà de ce que le monde mainstream pouvait envisager. L’influence sur la mode à venir, le drag des décennies suivantes est inestimable.

Une pépinière artistique et musicale fertile

Sans intention commerciale initiale, Le Blitz va ainsi constituer une pépinière artistique et musicale fertile. Spandau Ballet s’enracine dans cette énergie, enregistrant son premier single en 1980, « To Cut a Long Story Short », posant l’électronique froide et romantique qui lui servira de griffe et qui doit autant à Numan qu’à Bowie. Visage sort « Fade to Grey » en 1980, avec Midge Ure au clavier et Steve Strange au chant ; le single, qui atteint le numéro huit au hit-parade britannique, demeure à ce jour l’un des objets sonores les plus parfaits que la New Romantic ait produits.

Impossible d’écouter cette musique, démos, enregistrements de répétitions et autres, telle qu’elle est diffusée dans le contexte de l’expo, sans être frappé par le soin avec laquelle elle est travaillée. Ces gamins qui bricolaient leurs fringues dans des squats de Pimlico avaient aussi une conscience musicale aiguisée — ils connaissaient Kraftwerk, Eno, Can, le krautrock, la soul de Philly. Simon Reynolds en parle dans Rip It Up and Start Again : Postpunk 1978-1984, soulignant cette capacité rare du post-punk à absorber et recombiner des influences hétérogènes avec une vitesse et une liberté que le rock classique n’aurait pas tolérées — constat qui désigne parfaitement la logique créative à l’œuvre au sein du Blitz.

Un geste politique quoi qu’on en dise

L’expo a ouvert en octobre 2025. Le public qui la traverse n’a rien d’homogène. Les quinquagénaires retrouvent avec un brin de nostalgie le feu créatif de cette période maudite et enchantée à la fois. Quant aux ados qui n’ont aucune référence directe à cette époque, ils découvrent fringues et photos avec une curiosité intense. Cette génération qui a grandi avec le gender fluid, se retrouve dans la radicalité tranquille du Blitz, dans cette atmosphère où l’identité se construit, se choisit, se fabrique avec ce qu’on a sous la main, où la contrainte matérielle n’est pas un obstacle à l’expression de soi mais parfois son meilleur moteur.

Comment alors ne pas faire le lien entre hier et aujourd’hui. Le Blitz naît sous Thatcher ; la jeunesse de cette époque rejette le gris du monde qui l’entoure, produit de la couleur, du bruit et de la beauté dans un pays qui les a condamnés au chômage et à l’austérité. C’est un geste politique quoi qu’on en dise. On ressort de l’exposition convaincu que des espaces comme le Blitz ne sont jamais des accidents de l’histoire. Ils émergent quand une communauté décide, dans un contexte hostile, que la créativité n’est pas un luxe mais une nécessité vitale.

User de la laideur du monde ambiant comme combustible ET moteur. C’est l’idée, le mantra. Le Blitz a duré dix-huit mois. Cela a suffi pour que Boy George devienne Boy George, que Spandau Ballet enregistre ses premiers singles, que la New Romantic traverse l’Atlantique et redessine les codes visuels d’une décennie entière. Dix-huit mois dans une ruelle de Covent Garden avec une porte rouge et un cloakroom tenu par un gamin en robe de mariée.

Si d’aventure, mon petit texte vous a plu et que vous décidez de traverser le Channel pour aller visiter Blitz : The Club That Shaped the 80s, s’il vous plaît, faites un effort sur le dress code. Par respect et pour le fun.

Et plus si affinités ?

Vous avez des envies de culture ? Cet article vous a plu ?

Padmé Purple

Posted by Padme Purple

Padmé Purple est LA rédactrice spécialisée musique et subcultures du webmagazine The ARTchemists. Punk revendiquée, elle s'occupe des playlists, du repérage des artistes, des festivals, des concerts. C'est aussi la première à monter au créneau quand il s'agit de gueuler !