This is England : skinheads, secrets and lies

Crâne rasé, Doc Martens 15 trous, polo Fred Perry, bomber kaki ou blouson Harrington : le parfait uniforme du skinhead. La tenue emblématique que le jeune Shaun, héros de This is England, va endosser avec fierté comme d’autres entrent dans les ordres. On pourrait s’attendre alors à un déferlement d’ultraviolence en mode American History X. Et pourtant, le film sorti en 2006 et la série en trois volets qui le complète, sont d’une humanité, d’une tendresse rares.

Traverser les crises ensemble

Au cœur de cette saga, Shaun. Dans le film, c’est un petit garçon endeuillé par la mort d’un papa militaire tué pendant la guerre des Malouines. Solitaire et marginal, le gamin va trouver un port d’attache au sein d’une bande de skinheads : Woody et sa petite copine Lol, sa sœur Kelly, leurs potes Gadget, Milky, Harvey, Combo, Smell… En seconde ligne, les parents, les adultes, des figures pas toujours équilibrées, elles aussi en quête d’elles-mêmes. Le petit groupe et ses satellites se tiennent les coudes comme ils peuvent dans un pays en crise, ravagé par le tatchérisme et où les opportunités de réaliser ses rêves sont réduites à néant ou presque.

Chômage, racisme, violence domestique, drogue, délinquance, illettrisme, tandis que certains dérivent vers la brutalité aveugle, le nationalisme revanchard, d’autres demeurent ouverts et tolérants, pétris de bonne volonté. Malgré les années qui passent, les coups durs de la vie et Dieu sait s’ils vont en subir, ces personnages si attachants, fragiles et forts à la fois, vont évoluer, se raccrochant à cette petite famille qu’ils se sont constituée, fidèles en dépit des conflits, des trahisons, traversant les crises ensemble, se soutenant, avec humour et maladresse, toujours là les uns pour les autres, solides et convaincus.

Une force de résilience

Un visage positif que le réalisateur Shane Meadows, skin dans ses jeunes années, a voulu mettre en avant à rebours d’autres longs métrages beaucoup plus sombres et destructeurs. Non pas que les aventures de Shaun et ses amis soient rose bonbon, loin de là. Mais la sauvagerie y est traitée différemment, échappant aux clichés pour laisser la place au parcours initiatique, cette découverte de la vie qui s’appelle l’adolescence. Chacun.e va progressivement en sortir, faisant le deuil de ses illusions et de son insouciance pour aller vers la lumière. Avec bien des difficultés certes, mais aussi une force de résilience exceptionnelle, un sens profond de la vie en commun, du partage qui suscite le respect.

D’aucuns considèrent que la fresque de Meadows croise les univers de Trainspotting et du cinéma de Ken Loach. Pourtant, en regardant Shaun et ses amis avancer dans l’existence, on ne peut s’empêcher d’évoquer le poignant Secrets and Lies de Mike Leigh. Car si le groupe perdure, il est constamment impacté par la rudesse d’un quotidien sordide, qu’on tait, qu’on cache, qu’on ne révèle que contraint et forcé. Des secrets et des mensonges, il y en a beaucoup dans This is England, des frustrations, des pudeurs, de la complicité également, du pardon, du bon sens aussi. De la justice, aveugle et implacable, de la culpabilité, de l’amertume mais aussi de la douceur. De la bienveillance. Des rires et des larmes. Et tant d’amour.

Des comédiens investis

Et puis il y a la musique, omniprésente, un peu comme dans le magnifique Distant Voices de Terence Davies. Depuis The Specials jusqu’à Stone Roses en passant par The Smiths, film et série égrainent une bande originale d’une richesse incroyable, reflétant les différents courants musicaux qui émaillent la brit pop de 1980 à 1990 (et les looks qui vont avec). Ces morceaux, on les a tous entendus, on a dansé dessus, savouré un premier baiser, vécu une cuite monumentale. Ils font le lien entre nous, spectateurs, et chaque héros de cette fresque moderne, remarquablement interprété par des acteurs talentueux. Thomas Turgoose dans le rôle de Shaun, Stephen Graham dans celui de l’indomptable Combo, Rosamund Hanson, la très sage et si pertinente Smell, Vicky McClure, Lol déchirée et si fragile, Andrew Ellis, Gadget si innocent et sincère, Danielle Watson, touchante Trev, Andrew Shim, Milky amoureux éconduit et ami fidèle…

Bref une sacrée palette de comédiens particulièrement investis et ô combien crédibles, pour preuve Joseph Gilgun qui campe un Woody d’une sincérité désarmante, le pote, le grand frère, l’amant pas totalement parfait, mais mieux encore. Et on se prend alors à faire corps avec cette famille, à en considérer les membres comme nos amis, nos proches. Et on se marre quand ils se marrent, on a mal quand ils souffrent, on pleure, de chagrin ou de joie, quand ils sont en danger ou dans le bonheur. Les quitter au terme de l’ultime épisode de la dernière saison est un déchirement. On emporte leur souvenir avec affection. Bien plus qu’une chronique sociale, This is England, c’est ça. Une histoire d’humains pris dans la tourmente d’une époque et qui s’accrochent, en dépit de tout. Cela n’a pas de prix.

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Delphine Neimon

Posted by Delphine Neimon

Fondatrice, directrice, rédactrice en chef et rédactrice sur le webmagazine The ARTchemists, Delphine Neimon est par ailleurs rédactrice professionnelle, consultante et formatrice en communication. Son dada : créer des blogs professionnels. Sur The ARTchemists, outre l'administratif et la gestion du quotidien, elle s'occupe de politique, de société, de théâtre.

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