Film / Hitchcock : autopsie drolatique d’un mythe cinématographique ?

1959 : Hitchcock savoure le succès de La Mort aux trousses, quand on lui demande au sortir d’une projection de gala « A 60 ans, n’est-il pas temps de vous retirer au sommet de votre gloire ? »  Il suffira d’une stupide question de journaliste pour qu’il remette tout en question.

Et déclenche un séisme créatif qui enfantera l’un des films les plus marquants du XXème siècle : Psychose. Tourné en 30 jours dans le secret, financé en indé par le maître lui-même qui hypothéqua sa demeure, imposé en se jouant d’une censure aussi sévère que stupide et intransigeante, malgré les réticences de la MGM, qui reculait des quatre fers devant cette insanité. Pensez donc, pour retrouver le piment de la création et la faveur des Muses qui étaient pourtant très généreuses avec ce génie de l’image, Hitchcock n’a pas trouvé mieux que d’adapter à l’écran un polar sanglant, Psycho de Robert Bloch. Un thriller d’une violence incroyable pour l’époque, lui-même inspiré d’un certain Ed Gein, tueur en série qui défraya la chronique et épouvanta les consciences d’alors (et s’est inscrit dés lors au panthéon de la criminologie).

Très probablement, la caméra de Hitchcock contribua à bétonner le mythe, tout en générant sa propre légende. C’est cette légende que le réalisateur Sacha Gervasi autopsie, dévoilant l’histoire du film, la crise existentielle qui la déclencha … et l’histoire d’amour qui la porta. Alma … en visionnant le film on comprend à quel point l’épouse de Hitchcock a servi de pilier à la vie de l’artiste, à ses œuvres. Et ce n’était pas aisé, le monsieur ayant un caractère peu évident à gérer. Heureusement la dame avait du répondant, de l’astuce, du talent (excellente scénariste, technicienne émérite du cinéma – c’est elle qui sauve la fameuse scène de la douche), … de la patience et de la fermeté. Et suffisamment d’intelligence et d’amour pour s’effacer face à son monument de mari. A tel point qu’Helen Mirren, son interprète à l’écran, a peiné pour restituer cette figure tant on manque de documents sur elle.

Et c’est ce qui fait peut-être la valeur du film de Gervasi : cette quête de l’étincelle derrière un mystère. Où comment revivre la gestation d’un chef d’œuvre qui va révolutionner le cinéma sans en trahir le mythe, comment démonter les rouages d’une mécanique intellectuelle à l’œuvre avec ses spontanéités, ses convictions, ses doutes, ses peurs, ses amertumes, ses déceptions. En équilibrant l’ensemble des composantes, en éclairant toutes les facettes de ce processus sans être dans une seule tonalité, mixant informatif, humour, ironie, tensions, en jouant la carte binaire de la reconstitution et de l’inventivité (la chef décoratrice Judy Becker et la chef costumière Julie Weiss ont dû rivaliser de flair pour travailler la palette des couleurs, Psychose a été à la base en N/B, ainsi que tous les documents s’y rapportant).

Un casting vraiment à la hauteur emmené par un Anthony Hopkins qui se glisse dans la peau de son personnage sans le copier grossièrement, Scarlett Johansson et Jessica Biel, James d’Arcy incarnant ses acteurs Janet Leigh, Vera Miles et Anthony Perkins (on tremble quand on le voit les diriger avec cette lueur de fauve affamé dans les yeux), … le film vise bien sûr à cerner la relation très particulièrement que le réalisateur entretenait avec son univers professionnel. Mais il introduit aussi cette dimension de prise de conscience, cristallisée à l’écran par la figure même d’Ed Gein, qui suit Hitchcock comme son ombre, un Ed Gein impressionnant sous les traits de Michael Wincott, acteur d’une incroyable présence, qui ouvre une brèche horrifique dans cet univers à la fois stressant, drôle et superficiel qu’est l’industrie cinématographique hollywoodienne.

Entendons-nous bien, en aucun cas Hitchcock ne remplacera une biographie approfondie, mais il a le mérite de s’adresser au plus grand nombre pour dévoiler de façon claire et séduisante les dessous d’une œuvre. Et de rendre hommage à ce grand artiste qui fut toujours adulé et exclu du circuit normatif des majors. Un électron libre qui eut bien raison de transgresser l’ordre, de prendre des risques,  et de suivre son instinct. La marque indéniable du génie.

 

Et plus si affinités

http://www.hitchcockthemovie.com/