Britannicus en entreprise : le poison du corporate

Tragédie Britannicus de Jean Racine mise en scène par Stéphane Braunschweig à la Comédie-Française en 2018

Depuis sa création en 1669, Britannicus de Jean Racine n’en finit plus de passionner spectateurs, acteurs et metteurs en scène. Ces derniers ont décliné la première tragédie romaine du dramaturge classique de maintes manières, à l’antique, en costumes XVIIe siècle, en blanc, en mode high tech ou futuriste… Stéphane Braunschweig quant à lui, parachute son Britannicus dans l’univers d’une multinationale, explicitant l’esprit corporate comme un véritable poison des corps et des esprits.

Une lecture contemporaine

Programmée en 2018 à la Comédie-Française, cette lecture très contemporaine prend des accents troublants. Nous voici au cœur du board directeur d’un très grand groupe, tenu d’une main de fer par la mère d’un jeune PDG qui commence à sentir souffler en lui le vent de l’indépendance. Néron, conseillé par le perfide Narcisse, va tout faire pour contrecarrer les appétits de pouvoir de sa dominatrice de mère. Agrippine gérait jusqu’à présent l’ensemble du consortium, en place de l’héritier officiel, Britannicus, relayé dans une fonction honorifique sans grande portée.

En une journée, elle perd le contrôle de ce fils fou, mais jusqu’à présent docile, qui prend soudain prétexte de son amour pour la jeune et belle stagiaire Junie, amante de Britannicus, pour assassiner ce rival gênant, désobéissant ainsi très officiellement à sa génitrice. Cette tête qu’il fait tomber, c’est un message funeste adressé à son entourage. Il est le maître et le fait savoir de manière radicale. Le geste est d’autant plus violent qu’il s’orchestre dans l’univers feutré d’une salle de réunion comme on en trouve dans toutes les grandes entreprises.

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L’âpreté du pouvoir

Bruits de couloirs, échanges entre deux portes de bureau, l’effet est d’autant plus saisissant que les personnages sont vêtus de costumes sur-mesure, aussi discrets qu’élégants. Les tons vont de l’anthracite au noir en passant par le bleu, les parures sont sobres, une paire de boutons de manchettes, un rang de perles, des chaussures de belle facture… Ce raffinement simple qu’affichent tous les grands dirigeants économiques et politiques, ne peut longtemps cacher la férocité des rapports, l’âpreté d’un pouvoir qu’on veut toujours plus grand.

L’approche de Braunschweig est servie par un casting d’une rare justesse : face à Dominique Blanc qui campe une Agrippine trop sûre d’elle, Laurent Stocker compose un Néron qui gagne en assurance, se sent pousser des ailes, manipule, menace, souffle le chaud et le froid, savourant cette puissance qu’il se découvre, chaque signe de déstabilisation d’une mère haïe. Sa folie transparaît progressivement, par petites touches de plus en plus vicieuses, avant de nous sauter au visage, quand apparaît le corps dénudé de sa victime, interprétée par Stéphane Varupenne.

Perversité décomplexée

Un rappel foudroyant du climax des tragédies grecques, l’exposition des héros morts, incongrue dans cet univers policé, où meubles de designers et tableaux de prix voisinent, tout comme les confidents, Hervé Pierre en Burrhus, Benjamin Laverne en Narcisse, Clotilde de Bayser en Albine. Des ombres qui tentent d’éviter le pire, ou de le précipiter. Et puis il y a Junie, émouvante Georgia Scalliet, victime d’un harcèlement odieux, seule à percevoir le danger qui rôde parce qu’elle en a vu le visage lors de son enlèvement.

Ils sont donc peu sur scène, mais redoutables d’efficacité pour donner à voir la portée de décisions prises dans des sphères si hautes et si confidentielles qu’elles échappent au commun des mortels. Nous, en somme, qui découvrons, abasourdis, cette barbarie presque primale, cette totale absence d’empathie, d’humanité. Pour survivre au faîte de cette tour, il faut être d’une perversité totale, assumée, décomplexée. Question : combien de Nérons siègent aujourd’hui aux postes clés, qui président au cours de nos destinées, en tranchent le fil d’une simple signature ? Comment ne pas s’interroger devant cette mise en scène d’une très grande clairvoyance, qui, une fois de plus, valide l’universalité du propos racinien ?

Et plus si affinités

 Vous pouvez regarder cette mise en scène de Britannicus en DVD.