Antigone, version péi : Sophocle sous les tropiques

Antigone en créole

Après sa tournée réunionnaise, Antigone version créole, spectacle mis en scène par Daniel Léocadie et Jérôme Cochet, traverse plusieurs théâtres de métropole. Y résonne le chant de Danyèl Waro, s’y affrontent les moringueurs et frappent fort les tambours. Une mise en scène et en mots dépaysée du blockbuster de Sophocle, à la recherche de l’élan populaire de la tragédie et de son antique sagesse pour éclairer notre brutale époque. Rencontre avec les metteurs en scène.

Pouvez-vous nous présenter votre compagnie KISA MI LE ?

La Cie Kisa Mi Lé a été créée en 2017 à La Réunion. Kisa mi lé, qui signifie « Qui suis-je » en réunionnais, évoque ici non pas la part identitaire mais plutôt la part citoyenne. Quel-le citoyen-ne suis-je ? Et comment les textes de théâtre peuvent m’éclairer sur le monde dans lequel j’interagis. Et à une époque où les réseaux sociaux sont devenus des lieux privilégiés de débat où chacun partage librement ses opinions, la compagnie considère le théâtre comme le premier réseau social de l’humanité, un lieu de collision de visions multiples du monde autour de la représentation d’un média central : la pièce.
Le travail artistique de la compagnie est ainsi guidé par l’intuition que le répertoire théâtral, classique comme contemporain, recèle des textes dont les enjeux et la force dramatique les rend suffisamment universels pour toucher, émouvoir, faire réagir la plus grande diversité de spectateurs. Dès lors, la compagnie met au centre de son travail la recherche de tels textes, pour en proposer une lecture théâtrale à même de nourrir le débat public. Et enfin, étant à la Réunion, la Compagnie Kisa Mi Lé part du principe que la création proposée se doit d’être, par certains aspects, un miroir de l’humanité qui viendra y assister. L’un des aspects principaux étant la langue de la création, la Compagnie se confronte donc avec envie et détermination à la question du bilinguisme Français – Kréol à chacune de ses créations.

Vaste question : comment se porte le secteur du théâtre vivant à La Réunion ? Quels sont ses réussites, ses aspirations, ses points de frictions ?

C’est un secteur qui se porte bien je crois. Une créativité débordante. Il n’y a pas si longtemps nous étions 9 compagnies au festival d’Avignon 2022. Il y a toujours un spectacle à voir presque tous les jours-soirs à La Réunion et on peut y trouver des esthétiques très différentes. Il y a également une volonté non dissimulée de croisements, des arts, des artistes. Tenter des rencontres, d’aller vers l’autre. Et l’accompagnement par les salles et institutions témoigne également de cette volonté de porter haut et fort les créations locales.

Vous adaptez Antigone dans une étonnante version créole. Pourquoi adapter Sophocle aujourd’hui ?

Au départ, la question n’était pas d’adapter mais de porter à la scène ce texte qui avait un écho particulier pour moi. Quelques temps après l’attentat du Bataclan, je lisais dans la presse que les parents, français, d’un des terroristes voulaient enterrer leur fils dans la région où ils habitaient. La Région et la municipalité ont refusé. S’en est suivi un procès à la fin duquel les parents ont eu gain de cause, mais il fallait que l’enterrement se fasse dans une région voisine, puisque que dans celle-ci une victime du Bataclan y reposait aussi. Mais la question était posée : « que fait-on du corps de celui qui porte atteinte à la nation ? ». Cela m’a fait penser à Antigone que j’ai relu dans la traduction, très contemporaine de Florence Dupont. L’adaptation réunionnaise est arrivée dans un second temps. Je voulais que cette pièce raisonne particulièrement à La Réunion et pour les Réunionnais dans leur diversité. Ce n’est pas toujours une chose que l’on voit sur les plateaux de théâtre à La Réunion et c’est ce qui fait qu’une partie de la population ne vient pas au théâtre car elle ne se reconnaît pas dans les formes proposées. L’objectif était donc de raconter cette histoire, ces enjeux, avec les codes de La Réunion, inspirés de l’architecture, des traditions, des langues, des cultes, des cultures, des danses etc.

L’adaptation de la pièce revient effectivement à Florence Dupont au ton et style résolument moderne, mais également à l’auteur-compositeur interprète réunionnais Danyèl Waro qui la mâtine de créole. Quelle est l’idée de ce pari ? Déconstruire le mythe classique ? De leur rendre abordable à tous les publics de La Réunion ?

C’est tout d’abord une intuition. La question était de savoir comment raconter ce choeur à La Réunion. Ce choeur qui chante, ce choeur omniscient, ce choeur qui interroge l’humain et va pointer ce qui ne va pas chez lui. Il y avait besoin pour moi d’une voix qui soit capable d’aller séduire les dieux du ciel et et ceux qui sont sous la terre, d’aller titiller Dionysos, une voix qui n’avait pas peur de mettre les pieds dans la boue et les mains dans le sang. Et pour moi c’était Danyèl Waro qui était capable de faire ça. Au contraire de la destruction, on est dans le mythe qui se fait chair avec notre culture à notre époque avec notre poésie. C’est une rencontre entre l’inaltérable tragédie grecque et la puissante poésie réunionnaise.

Votre Antigone prend place dans un espace qu’on imaginerait dédié à un batay coq. Comment synthétiser en un décor, un espace-temps à la fois intemporel ET réunionnais ?

La place publique devant le palais de Créon est le lieu du débat, le lieu où tout se passe et pour nous le lieu du fratricide également. Il y a dans cette place une symbolique forte, comme celle des Ronn Batay Coq. Deux coqs combattent et les humains autour regardent qui va gagner. À la fin l’un gagne, mais les deux sortent blessés. En ce qui concerne notre pièce, ce sont les dieux qui regardent les humains se battre et se déchirer mais à la fin c’est le même résultat, l’une meurt et l’autre perd tout. C’est pour moi l’essence de la tragédie, si chacun reste campé sur ses positions pensant avoir le bon sens et la vérité de son côté et ne cherche pas à trouver un compromis avec l’autre, alors le fatum ne peut qu’advenir. Terre, ferraille, sol usé, caisses de boissons et rideaux patinés étaient pour nous les éléments pouvant rendre ce décor à la fois réunionnais et intemporel.

Daniel Léocadie, vous allez également jouer à Paris, le 16 décembre jour de la Fet Kaf, votre seul en scène KISA MI LE. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette pièce ?

Kisa Mi lé, est un seul en scène avec cette fois-ci un « Qui suis-je » exprimant une quête identitaire. C’est une pièce que j’ai écrite après avoir entendu un grand-père créole s’exprimer dans une radio locale, lors d’une émission dont le thème était la place de la langue créole dans la société réunionnaise. Il disait, en créole, que lorsque son petit fils venait chez lui, il n’hésitait pas à lui donner une gifle si le petit parlait en créole. Il justifiait cela par sa propre expérience d’homme qui n’est pas allé à l’école, qui a dû travailler dans les champs de canne très tôt et n’a pas eu l’opportunité d’apprendre la langue française, synonyme de réussite. Il était alors condamné à une vie de misère, vie qu’il ne voulait absolument pas pour ces enfants et encore moins pour ces petits enfants. Je pouvais le comprendre. Ce grand-père ne voulait que le bien de son petit-fils. Mais si tous les grand-pères faisaient cela, je ne suis pas sûr que tous les petits-enfants trouveraient du travail mais ce qui est sûr c’est qu’une langue, voire une culture disparaîtrait sans doute au fil des générations. Alors je me suis mis à écrire l’histoire de ce petit fils qui part à la recherche d’une partie de son identité qu’il ne connaît pas et est déterminé à savoir pourquoi ces deux parties ont été séparées. C’est un règlement de compte entre la langue française et la langue créole à l’intérieur d’un même corps pour tenter une réconciliation pas si simple encore de nos jours.

Cette pièce fut jouée cet été au OFF d’Avignon où vous faisiez partie d’un collectif d’artistes réunionnais présentant ses créations. Quelle fut la réception de votre pièce, les retombées de votre participation à ce festival ?

Ma participation au festival d’Avignon avec cette pièce fût très minime. Je l’ai joué 5 fois, à la Chapelle du Verbe incarné du 17 au 23 juillet. Et bien même si ce n’était que sur 5 jours et en fin de festival, le public était au rendez-vous avec une réception à la fois émue, surprise. Le public est surpris de se dire que même si une partie est en créole, même si les questions pourraient s’apparenter à un problème exclusivement créolo- réunionnais, ils sont touchés par l’universalité du propos et de la langue. Cela attise leur curiosité et veulent en savoir plus sur La Réunion et la langue réunionnaise. C’est là l’essentiel pour moi. Le spectacle sera sans doute programmé lors d’un festival à Lyon mais on en dira plus bientôt.

Vous ancrez votre travail dans la culture réunionnaise. Au-delà de votre propre identité créole, qu’est-ce qui vous interpelle là-dedans ?

Je l’ancre dans la culture réunionnaise parce que c’est le territoire où ces pièces sont créées. Si je les faisais à Paris, je n’aurais certainement la même façon de procéder. Mais je ne suis pas non plus sur de l’exclusivement réunionnais. Le théâtre est plus grand que ça. Et la population réunionnaise est tellement diversifiée que c’est un challenge de faire en sorte que tous ou presque se reconnaissent dans les formes, les histoires et les enjeux proposés. On entend encore trop de réunionnais, mais c’est pareil pour certaines régions de France, c’en devient même presqu’un lieu commun, que le théâtre n’est pas fait peur eux, que c’est trop intelligent pour eux, qu’ils sont donc trop bêtes pour aller au théâtre et surtout que ce qui s’y raconte ne les intéresse pas. Je veux leur prouver le contraire et faire en sorte que dans les travées tous se côtoient, se respectent et partagent un même moment. Ce fut le cas pour Antigone à La Réunion. Cette dernière est ma première grosse création avec une aussi grosse équipe. Je suis conscient que je ne suis pas encore un metteur en scène aguerri, mais j’ai l’expérience du plateau en tant que comédien et une folle envie de partager des questionnements avec le public que je souhaite le plus large et représentatif possible. Ce sera à mon niveau ma petite pierre pour que certains retrouvent une part de leur estime de soi.

N’est-il pas compliqué de tourner en métropole avec des pièces proposant la langue créole, quand bien même elle est traduite sur écran ?

En ce qui me concerne, ce n’est pas un objectif en soi, il y a déjà tant à faire à La Réunion. Mais au moment où on pense que cela est impossible surtout avec une pièce comme Antigone, cela se fait. Ce n’est pas la langue le problème je pense. L’opéra n’a aucun souci avec ça. Certaines pièces se jouent bien en langue étrangère sans soucis. Le souci est l’image qu’on en a. Parfois même, si en métropole on peut se dire qu’une pièce en langue créole, à priori, ne nous intéressera pas, une partie de la population réunionnaise se dit la même chose d’une pièce en français. Ici, Thèbes est une ville bilingue et ses personnages parlent français et créole réunionnais, tout le monde s’y retrouve. Parfois il y a un petit effort à faire, mais c’est un effort de même nature que de vouloir connaître un peu plus une personne que l’on rencontre pour la première fois mais qui ne parle pas notre langue. On accepte de ne pas tout comprendre, puis on trouve un langage commun et parfois même une amitié inattendue naît de cette rencontre et de cet effort on ne peut plus humain.

Quels vont être vos projets futurs de création ? De la compagnie Les Non Alignés, de la compagnie Kisa Mi Lé ?

Actuellement, avec la compagnie, nous travaillons à mettre en place une série d’écritures contemporaines théâtrales sur le thème de l’actualité. Cela s’appelle En Acte(s). C’est un concept qui existe déjà, initié par Maxime Mansion à Lyon et sur lequel j’ai eu le plaisir d’être à maintes fois comédiens. Cette fois-ci je l’adapte à La Réunion, le principe est celui-là : on passe commande à un.e auteur.ice d’un texte théâtral écrit en trois mois, pour 4 acteur.ices, en français et/ou en créole, d’une durée de 45 min- 1h. Puis le.la metteur.se en scène et les acteur.ices ont 5 jours pour créer la pièce au plateau et la présenter au public le sixième jour. Cela pour plusieurs raisons : j’ai envie d’entendre ce que les auteurs et autrices de La Réunion ont à dire sur l’actualité tout en faisant le pari que l’actualité peut être un thème rassembleur de publics. J’ai également envie qu’une grande partie de la filière du théâtre à La Réunion travaille ensemble à ce grand challenge d’écriture et de jeu. Avec En Acte(s) on reste dans cette ambition de montrer que le théâtre, notamment par le talent des auteur.ices, dont la majorité de la population ignore l’existence, peut également être empreint du ici et maintenant. Il ne s’agit pas de devenir des énièmes commentateurs de l’actualité, mais plutôt de montrer à quel point l’art peut nous donner des outils pour ne pas subir l’actualité, prendre de la distance par rapport à elle pour mieux la comprendre et l’appréhender, voire la questionner.

Merci à Daniel Léocadie et Jérôme Cochet pour leur temps et leurs réponses.

Et plus si affinités

Pour en savoir plus et connaîter les prochaines dates de spectacle, consultez le site de la compagnie Les Non Alignés.

Posted by Dieter Loquen

Natif de Zurich, Dieter Loquen a pris racine à Paris il y a maintenant 20 ans. On le rencontre à proximité des théâtres et des musées. De la capitale, mais pas seulement. Il aime particulièrement l'émergence artistique. Et n'a rien contre les projets à haut potentiel queerness.