Monster : The Jeffrey Dahmer Story… une fatalité des temps modernes ?

série Monster : The Jeffrey Dahmer Story de Ryan Murphy et Ian Brennan

Impossible d’ignorer le parfum de scandale qui entoure la sortie de Monster : The Jeffrey Dahmer Story, la nouvelle série griffée Ryan Murphy et Ian Brennan pour Netflix. Critiques dithyrambiques ou mitigées, familles de victimes en colère, commentaires enthousiastes ou outrés sur les réseaux sociaux, ce nouveau programme, appuyé par une campagne de communication énergique, affiches, teasers et interviews à l’appui, ne laisse personne indifférent. Il aurait même tendance à réveiller de vieux démons. Et à en tirer parti, comme tout true crime qui se respecte ? Dans tous les cas, adapter la carrière criminelle de Dahmer à l’écran constitue un véritable challenge, l’obligation pour un réalisateur de faire des choix qui vont forcément fâcher. Et tronquer une vérité insaisissable ? Explications.

Avant tout, considérer les faits bruts

Pour évaluer la portée de Monster : The Jeffrey Dahmer Story, il convient avant toute chose de revenir aux faits bruts, afin de vérifier si le scénario de la série colle au réel. Plongée donc dans plusieurs articles et ouvrages qui évoquent le cas du Cannibale de Milwaukee.

  • Du 18 juin 1978, date à laquelle il commet son premier meurtre à l’âge de 18 ans, au lundi 22 juillet 1991, où il est arrêté après avoir laissé échapper Tracy Edwards, Jeffrey Dahmer va tuer 17 personnes (dont 16 entre 1987 et 1991)
  • Il s’agit de jeunes hommes en majorité issus des minorités raciales afro-américaine, latino-américaine et asiatique, homosexuels et pauvres.
  • Il les attire chez lui sous prétexte de prendre des photographies érotiques contre un peu d’argent.
  • Il les drogue, les tue, les viole, les démembre, conserve au frigo, au congelateur ou dans ses placards certaines parties des corps, têtes, mains, sexes, morceaux de muscles et organes, des photos des tortures, mises à mort et dépeçages à leurs différents stades d’accomplissement. Il ira jusqu’à dissoudre la chair des troncs dans un baril d’acide acheté le 8 juillet 1991, à manger certains bouts de ses victimes.
  • Issu d’une famille dysfonctionnelle, profondément imacté par le divorce chaotique de ses parents, Dahmer sombre très jeune dans l’alcoolisme, pour compenser un sentiment d’abandon et de solitude.
  • Le lundi 27 mai 1991, Konerak Sinthasomphone, 14 ans, tente d’échapper à Dahmer. Drogué, il arrive à s’exfiltrer de l’appartement dont le tueur s’est absenté pour aller acheter de la bière. Deux jeunes femmes le remarquent, alertent les secours, restent avec lui, car il est visiblement très jeune, très mal et incapable de se défendre. Dahmer s’interpose et arrive à convaincre les policiers présents que c’est son compagnon, qu’il est majeur, ivre, que c’est juste une querelle de couple. Malgré les remarques des deux jeunes filles, les agents raccompagnent Dahmer et son prétendu amant dans l’appartement, ils y pénètrent, ne notent rien d’alarmant malgré l’odeur très désagréable, les photos de nus du jeune homme, et s’en vont. Juste après leur départ, Dahmer tue Konerak et le démembre.

Le cas Jeffrey Dahmer : l’effet « poupées russes »

C’es un résumé, mais cela donne une idée de la situation. Une situation à la fois très simple, atroce et complexe. Pas facile de s’attaquer au cas Jeffrey Dahmer, dont le récit devra prendre en compte :

  • des meurtres abominables, qui dépassent l’entendement, des actes de torture, de viol, de nécrophilie, de sadisme, de cannibalisme ;
  • un profil psychologique de tueur en série tortueux, entre alcoolisme, frustration, colère, peur panique de l’abandon, quête de contrôle et de puissance, sens aigu de l’adaptation et de la manipulation ;
  • des victimes défavorisées, pauvres, sans éducation, homosexuelles et prostituées, parfois mineures, ce qu’on appelle dans le jargon des profileurs des victimes à haut risque, vulnérables, incapables de se défendre, des proies faciles ;
  • l’inaction des services de police, de justice, d’aide sociale, qui jamais n’arrêtèrent Dahmer dans sa course destructrice, alors qu’ils en eurent maintes fois l’occasion, et pas seulement lors de l’épisode tragique de ce garçon de 14 ans (dont le frère aîné fut aussi attaqué par Dahmer, mais qui réussit à lui échapper, ce qui valut à Dahmer une condamnation pour agression sexuelle), un moment clé de cette geste sanglante, repris en boucle par tous les récits, les articles, les livres dédiés (certains débutent même sur la narration de ce meurtre odieux) ;
  • le climat social implosif de Milwaukee dans les années 90, où la misère et les discriminations raciales et sexuelles sont quotidiennes, malgré la douceur de vivre affichée par cette ville phare du Michigan ;
  • l’ambiance de brutalité excessive propre aux USA, avec la progressive exploration du profil du serial killer et l’émergence de plusieurs cas devenus célèbres type Ed Gein, John Wayne Gacy (du reste évoqués très rapidement dans la série).

Raconter l’histoire de Dahmer, c’est envisager tous ces facteurs, les mettre en perspective, prendre en compte ce côté « poupées russes », ces éléments qui s’emboîtent les uns dans les autres :

  • en se disant que si un de ces facteurs avait varié, peut-être que rien ne serait arrivé ;
  • sans verser ni dans l’étalage de sang et de tripes, ni dans le racoleur ou le voyeurisme, ni dans la croisade vengeresse, ni dans le réquisitoire social ;
  • en décortiquant au plus juste le psychisme pervers de Dahmer, sans toutefois en faire ni un mutant, ni une victime, ni un héros.

DES : pas une goutte de sang, mais c’est bien pire …

Une vision à 360° : mission impossible ?

Bref, il faudrait pouvoir adopter une vision à 360°, une vision objective, juste, qui tient compte à la fois des crimes et de la psyché du tueur, de la manière dont elle s’est développée dans un contexte familial et social spécifique, des traumatismes vécus par les familles. Qui donne à voir l’intense émotion ressentie par les proches, la sidération, l’horreur alimentée par l’avidité médiatique. Qui traduise aussi bien la manière dont un homme peut devenir un assassin, la fascination mentale d’un profil spécifique pour un certain type de paraphilies transgressives, l’impuissance des institutions face aux signaux d’alarme, l’injustice terrible ressentie par les proches. Mission impossible ?

En tout cas, un exercice particulièrement délicat auquel Murphy et Brennan s’attaquent en frontal, riches de leurs expériences passées avec American Crime Story (on se souvient encore de la saison magistrale évoquant le meurtre de Versace et la traque de son assassin) et certains épisodes de American Horror Story. But de la manœuvre, comme à leur habitude, et c’est une thématique dans laquelle les deux complices excellent : explorer les dessous du rêve américain, comment il peut tourner au cauchemar et à la boucherie, avec moult dommages collatéraux et une question récurrente : où est-ce que ça commence à déraper ? Avec le cas de Dahmer, tous leurs sujets de prédilection sont rassemblés :

  • un jeune Américain qui a tout pour réussir mais qui va tout rater ;
  • la capacité typiquement moderne à transformer un monstre en idole ;
  • la place des communautés dans une société WASP raciste et homophobe ;
  • le manque de moyens alloués à la sécurité des plus pauvres ;
  • le désintérêt des forces policières et des acteurs sociaux complètement débordés.

Un terrain fertile pour la plume de Murphy et Brennan qui accouchent de 10 épisodes particulièrement éprouvants pour les nerfs et propices au binge wathcing à la mode Netflix. Avec plusieurs points forts.

Monster : The Jeffrey Dahmer Story : les points forts

Premier point à retenir : exit le gore et les séquences de boucherie. La frénésie de Dahmer n’apparaît que par petites touches, ce qui ne la rend pas moins intolérable. Place à l’imaginaire, régulièrement sollicité par des indices, une tache de sang sur le matelas, un pied qui dépasse d’un lit, le fameux baril bleu, un gros plan sur la grille d’aération d’où s’échappent des cris, des bruits de scie, des odeurs atroces. Un sandwich offert à une voisine mécontente, dont on se demande avec quelle viande il a été fait. Bref une ambiance à la Hitchcock en mode Psychose (qui s’inspire en partie de la frénésie meurtrière d’Ed Gein, rappelons-le). Et puis il y a la couleur, la lumière, ce jaune pisseux qui voile toutes les images, cette sorte de brume qui floute parfois les contours des visages, porte une moiteur désagréable, des relents de décomposition. Esthétisation de la barbarie ? En tout refus de tomber dans le sanglant, ce qui ne rebute pourtant pas le tandem Murphy/Brennan, si on prend en compte les différentes saisons d’American Horror History. Donc un choix délibéré.

Autre point notable : Murphy et Brennan se penchent régulièrement sur la cellule familiale. D’un côté, Dahmer, aîné d’un couple dysfonctionnel, un gamin qui encaisse les disputes toujours plus violentes de ses parents, le départ du père puis de la mère, la solitude dans une maison vide, l’accueil chez une grand-mère adorée mais qui va le mettre dehors, un garçon toujours plus ingérable, qui boit, se fait renvoyer de partout y compris de l’armée, peine à garder un emploi, à avoir des amis. De l’autre, les familles des victimes, avec une focale sur le personnage de Tony Hugues, la 15e victime, sourd et muet, plein de rêves et d’avenir, auquel l’épisode 6 « Silenced » est consacré, la tragédie de la famille Sinthasomphone dont deux des fils seront agressés par Dahmer, le plus jeune assassiné, en proie au racisme. Glenda Cleveland, mère de famille impliquée qui fera tout ce qui est possible pour avertir les autorités.

Élément essentiel : l’interprétation de Evan Peters constitue certainement LE fer de lance de la série (franchement, cela mérite un prix). Sans lui, sans son approche (alimentée par une observation des interviews du tueur), ses regards, l’apathie de sa prononciation, son côté impénétrable, lisse, gentil garçon, ce visage qui soudain se tord de colère, ce récit serait beaucoup moins puissant. Et puis il y a l’affolement, face aux premiers meurtres, quand il réalise qu’il a franchi un stade décisif, l’exaltation quand il savoure un morceau de chair humaine, la tendresse quand il se love contre un cadavre encore chaud. La dévotion quand il sème les os réduits en poudre de sa première victime : quelque chose de rituel, une connexion avec une puissance secrète ?

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Dahmer, ange déchu : la confusion des points de vue

C’est là que la série devient dérangeante, car elle met sur le même plan ce qui se passe dans la tête du tueur, ce que ressentent ses proches, ses victimes. Et on ne s’y retrouve plus dans tous ces points de vue. Avec un effet dommageable : Dahmer version Murphy/Brennan a tout de l’ange déchu. Pas une victime, mais un être maudit, qui porte le poids d’une tare, qui accomplit les pire actes soit comme une expérimentation, soit comme une offrande. Et qui gagnera la rédemption par le sacrifice ultime. De quoi susciter une sympathie proprement déplacée ? Interroger la nécessité du pardon ?

A ce stade, la série se perd dans un larmoiement problématique, et le message est brouillé. C’est tout le problème d’une narration fragmentée par les flashbacks et les changements de points de vue, quand l’approche chronologique est beaucoup plus parlante :

  • Dahmer a tué alors qu’il était en liberté surveillée pour l’agression de l’aîné des Sinthasomphone, sous contrôle d’un agent de probation qu’il allait voir régulièrement (mais que la série occulte), et à qui il racontait ses malheurs, manque d’argent, solitude, alcoolisme.
  • Il a toujours esquivé les programmes de désintoxication, les suivis psychologiques qu’on lui proposait.
  • Il a clairement expliqué aux enquêteurs vouloir créer un autel orné de crânes pour invoquer le diable et accroître sa puissance.

Si l’ensemble des événements relatés sont exacts (l’achat des lentilles par exemple, l’épisode des poissons), certains ont été tus (l’achat du baril d’acide, son interview télévisée réalisée en prison en 1993 pour l’émission Inside Edition) ou adaptés : ainsi Brenda Cleveland ne vivait pas dans l’appartement voisin de Dahmer mais dans l’immeuble en face, elle n’a donc pu entendre ces bruits atroces, sentir ces odeurs nauséabondes ; ce n’est pas Tony Hugues mais Jeremiah Weinberger qui semble avoir attiré les suffrages du tueur, des clichés de son corps ont été retrouvés épinglés au dessus du lit de Dahmer. On trouve ainsi tout au long de la série une volonté de cristaliser le pathos sur des profils synthétisant l’émotion, pour ne pas diluer le récit. Eh oui, c’est tout l’enjeu : conserver l’attention du spectateur, le fasciner et jouer de sa corde sensible.

Alimenter le mythe : peut-on faire autrement ?

Suivre la chronologie et les faits, c’est prendre le risque de dégoûter l’audience par la répétition du rituel du tueur, le noyer à la fois dans le bain de sang réitéré à chaque meurtre (donc tomber dans le gore gratuit) et dans le sentiment d’usure lié à la répétition du modus operandi de meurtre en meurtre. Mais c’est en suivant la chronologie et les faits qu’on met en évidence l’émergence de la déviance, la montée au crime, la gradation de la violence et de l’horreur.

  • En adoptant une narration décalée, la série tait l’intensification progressive des actes de torture, des violations des corps.
  • Elle tait également que chacune de ces intensifications a eu lieu après un abandon ou un contact avec la mère.
  • Elle amoindrit la réalité propre à la mise à mort, tout le travail,la prise de risque que représente la destruction progressive d’un corps.
  • Elle gomme ce côté expérimental propre à Dahmer, qui a testé différentes pratiques au fil de son parcours assassin.

Éluder cela, c’est omettre le côté à la fois scientifique de l’investigation, et le fait que les profils de tueurs en série n’ont rien d’attractif, ce ne sont pas des personnalités originales ni des séducteurs, encore moins des héros ; ce sont des médiocres, comme en témoignent toutes les expertises psychiatriques menées sur ce type de criminel. Peut-on en faire l’économie quand on veut relater le parcours d’un tueur psychopathe et récidiviste ?

Second effet Netflix, dont on ne peut ignorer les diktats en matière de scénario ultracalibré pour ménager la chèvre et le chou, dixit entre autres Netflix L’aliénation en série de Romain Blondeau ? Raconter le parcours de Dahmer, qui plus est 30 ans après sa condamnation, un peu comme un anniversaire, c’est en tout cas prendre le risque d’alimenter un mythe qui ne doit pas en être un. Surtout quand on confronte la souffrance atroce des victimes et l’esthétisation des tortures commises, la réalité sociale sordide des USA durant les 90’s et ce visage de tueur à la fois ignoble et si humain. Mais peut-on faire autrement ? Parce qu’ils sont fins et doués, Murphy et Brennan arrivent à déployer ces différentes facettes en un seul tableau, un peu comme Picasso le faisait avec ses modèles. Et c’est cela qui perturbe, qui dérange, qui offusque, qui crée le malaise. Car ces vérités mises en lien reflètent un monde de chaos absolument insupportable, où personne n’est à l’abri de personne, encore moins de soi-même. Une fatalité des temps modernes.

PS : alors que nous bouclons cet article, la nouvelle vient de tomber, relayée par plusieurs médias. Les lunettes de Dahmer, achetée par un collectionneur il y a des années, sont à vendre aux enchères. Prix de départ : 150 000 dollars. De quoi interroger l’incapacité à effacer le souvenir et la marchandisation de l’horreur. La série l’évoque ; pensait-elle réveiller ce spectre ?

Et plus si affinités

Vous pouvez visionner la série Monster : The Jeffrey Dahmer Story sur Netflix.

Posted by Delphine Neimon

Fondatrice, directrice, rédactrice en chef et rédactrice sur le webmagazine The ARTchemists, Delphine Neimon est par ailleurs rédactrice professionnelle, consultante et formatrice en communication. Son dada : créer des blogs professionnels. Sur The ARTchemists, outre l'administratif et la gestion du quotidien, elle s'occupe de politique, de société, de théâtre.

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