Saint Laurent : « Yves est seul »

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Interpelé par les bourreaux qui l’avaient attaché sur le gril du supplice, Saint Laurent demanda avec un sourire malicieux qu’on le retourne pour faire cuire l’autre moitié de son corps. C’est ce sourire à la fois lumineux, ironique et dévorateur qui irradie le film de Bertrand Bonello de bout en bout. En presque trois heures, le réalisateur de L’Appolonide relate les dix ans qui séparent la collection « Années 40 » de la collection « Ballets russes », de 1967 à 1976 donc, dix ans durant lesquels Yves Saint Laurent va transformer l’image de la femme certes, mais également et surtout vivre au plus profond de lui-même le drame de l’amour et les révélations qu’il engendre.

On aurait pu le craindre mais ce n’est pas le cas : l’approche de Bonello ne fait pas redondance avec le biopic de Jalil Lespert, bien au contraire. Là où Lespert se penchait sur l’historique complet de cette existence hors normes, autopsiant notamment la relation avec Pierre Bergé, Bonello, lui, cerne le portrait d’un génie en pleine découverte de lui-même dans un monde qui bascule au cœur de la modernité. Une scène centrale établit ce parallèle de façon magistrale en confrontant les modèles de Saint Laurent et les images d’une actualité violente. Mai 68, guerre du Vietnam, Black Panthers, … les robes du couturier accompagnent ces soubresauts, les anticipent parfois, les contrebalancent toujours.

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L’effet est saisissant, de même la séquence où Saint Laurent, en moins de cinq minutes, transforme une de ses clientes, superbe Valérie Bruni-Tedesci étriquée, timide et mal à l’aise dans un costume qui la vieillit, en véritable femme moderne, libre, belle et indépendante juste à l’aide d’accessoires. Magicien véritablement. Tout le film s’anime ainsi d’effets de mises en scène de cette qualité, qui en quelques secondes saisissent et traduisent le génie du couturier, ici placé au milieu de pairs prestigieux tel Andy Warhol ou Luchino Visconti, dont l’acteur fétiche, Helmut Berger, interprète du reste YSL vieillissant.

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Pasolini est également convié, pour éclairer cette course à l’abîme que Saint Laurent va vivre dans le sillage du très troublant Jacques de Bascher (Louis Garrel, qui par son charme hypnotique, dessine un dandy décadent et sulfureux). A la découverte d’une sexualité débridée qui le libère dans cette tornade passionnelle incendiaire, le couturier va risquer son âme pour puiser une nouvelle source de flamboyance innovatrice. Une véritable poésie qui achève de le poser en maître dans un domaine qu’il érige en art. Construit en trois actes passant du jour à la nuit pour finir sur les limbes, le film propose une approche dramaturgique très puissante, qui transcrit cet insaisissable de l’œuvre en gestation, cette fulgurance qui soudain déboucle les verrous de l’esprit et attache frénétiquement le styliste à sa planche à dessin, jusqu’à ce que l’ensemble de la collection soit bouclée.

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Les collections justement : par les couleurs et la texture de l’image (remarquable travail de la photographie signé Josée Deshaies qui capte avec plaisir les vêtements de Anaïs Romand et les décors de Katia Wyszkop) Bonello nous plonge volontairement dans le travail d’élaboration des costumes, au milieu des ouvrières affairées, des tissus qu’on déplie, des patrons qu’on ajuste. C’est un défilé en préparation constante qui s’orchestre dans la fièvre, tandis que Pierre Bergé (Jeremie Renier, parfait dans ce rôle de mentor amoureux et de business man impitoyable) s’ingénie à faire de son amant/partenaire/associé une marque respectée à l’internationale, luttant de front pour le rendre « bankable », pour le protéger contre lui-même et ses fragilités, ses peurs, ses authenticités. Sans même voir que cela le détruit.

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Au cœur de cette tourmente, Gaspard Hulliel plante un Saint Laurent délicieusement christique, moqueur, coléreux, épuisé, cynique parfois, méchant aussi, qui s’abandonne à ses démons sans jamais vouloir y trouver la rédemption qu’il a déjà conquise par son œuvre. Il apporte à ce géant solitaire un éventail de nuances impressionnantes qui s’accentue dans le chaos chronologique des dernières minutes. Ce jeu tout en finesse souligne l’impression générale du film résumée par le grand homme au seuil de la mort après avoir franchi celui de la gloire, alors qu’il contemple un flacon de vernis marqué du sigle YSL qu’il décrytpe : « Yves est seul ». Tout est dit sur le prix qu’il a fallu payer pour arriver à ce somment d’immortalité.

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Et plus si affinités

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