Opsis TV : le théâtre dans votre fauteuil

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Un an et demi de pandémie, un troisième confinement qui s’éternise, d’autres potentiels épisodes d’enfermement au gré d’une remontada des contagions … le secteur du spectacle vivant n’en finit plus de souffrir, et plus spécifiquement celui du théâtre. Quelle marge d’action quand les salles sont bouclées, les festivals annulés, les rassemblements interdits ? Reste la rue, la clandestinité ou le live stream. Autant de solutions que nous scrutons avec intérêt depuis l’arrivée du COVID sur la scène internationale. Et de loin en loin, un nom : Opsis TV.

Le “Netflix du théâtre”

Un nom que nous avons cité une fois déjà dans notre longue réflexion sur la digitalisation express du monde de la culture, avec comme point d’interrogation sa possible monétisation. De simple exemple évoqué au détour d’une démonstration, Opsis TV est devenu un sujet en soi. La start-up voit le jour en 2016 avec un objectif pour le moins ambitieux : devenir le “Netflix du théâtre”.  Pas évident quand on sait l’attachement viscéral qu’ont les théâtreux au rapport direct avec le public, élément essentiel de la magie dramaturgique. La captation vidéo n’est qu’un outil pour améliorer la prestation, alimenter une restitution télévisée occasionnelle, être éventuellement gravée sur DVD dans les cas les plus prestigieux (Comédie-Française, Théâtre du Rond-Point, Au théâtre ce soir …).

Le Covid est passé par là qui a fichu un coup de pied dans ces certitudes. Du jour au lendemain, il a fallu survivre avec les moyens du bord : exploiter les réseaux sociaux pour conserver l’attention des fidèles, diffuser du spectacle sur le web pour maintenir le moral des troupes ; à ce titre, nous ne soulignerons jamais assez le travail magnifique d’Eric Ruf et les comédiens de la maison de Molière qui ont su investir ces outils avec un talent, une inventivité incroyables, sans jamais trahir la mission de préservation et de transmission du patrimoine dramatique qui est la leur. D’autant que cette aventure a séduit un nouveau public très impliqué, et surtout ravi d’avoir accès à ces pépites, depuis leur écran d’ordinateur.

Tous les répertoires

De grande peur, l’effet canapé est devenu une opportunité dont la team d’Opsis TV avait su mesurer l’importance en amont. Le streaming est devenu un réflexe, il vaut aussi pour la captation du spectacle vivant, concert, pièce, ballet, opéra, cirque … ARTE en est la preuve vivante, principalement en matière de live et de festivals. Pour ce qui est du théâtre proprement dit, c’est sur Opsis qu’il faut se reporter, dont le catalogue a de quoi faire rêver les férus de bons spectacles. Tous les répertoires sont représentés du classique avec Molière, Shakespeare, Victor Hugo, Corneille, Cocteau, Beaumarchais, Marivaux, au contemporain qui met en exergue de jeunes auteurs, des écritures innovantes, des acteurs et des metteurs en scène en émergence … Musique, danse, opéra sont également de la partie.

Cinq cent spectacles se partagent l’affiche d’OpsisTV, un chiffre qui augmente avec le temps et les nouvelles captations. Ajoutons un partenariat avec l’INA pour diffuser les mises en scènes historiques (Les Chaises de Ionesco avec Tsilla Chelton et Jacques Mauclair, Cyrano de Bergerac interprété par Daniel Sorano, Cocteau lu par Jean Marais …), des masterclasses où de grands comédiens, entre autres Francis Huster, Lionnel Astier, Michel Fau,  Anne Richard, expliquent leur rapport à l’art, leur manière de jouer, des documentaires explorant l’univers du spectacle sous toutes ses formes, des cours d’art dramatique, des visites guidées, des analyses et des lectures de textes … un zoom sur le festival off d’Avignon, des thématiques comme l’Histoire sur les planches ou la préparation du baccalauréat. Et des représentations en direct.

Partager un patrimoine d’une richesse infinie

Le tout pour 5,99 euros par mois, ce qui équivaut grosso modo au tiers du prix d’un billet de théâtre. La fin du spectacle vivant en direct avec de vrais acteurs et de vrais spectateurs dans la même salle au même moment ? Non, bien au contraire. Une formidable opportunité de partager un patrimoine d’une richesse infinie.

  • Avec ces publics empêchés qu’on oublie trop souvent : malades, handicapés, personnes âgées, détenus … qui sont dans l’incapacité physique de se rendre dans un théâtre.
  • Avec ceux qui sont trop loin géographiquement ; eh oui, tout le monde n’a pas la chance de vivre à Paris où l’offre est carrément pléthorique, ou dans le cœur d’une grande ville comme Lyon ou Marseille. Allez vous installer dans une ville moins importante, voire au cœur de la campagne et vous allez comprendre ce qu’est un désert culturel. Trois heures aller et retour dans des RER bondés et rares pour aller voir une pièce à la Comédie française, quand on sort d’une journée de boulot et qu’on doit remettre ça le lendemain matin à 8 heures pétantes, franchement faut être TRES motivé.
  • Avec ceux qui n’osent pas : il y en a, beaucoup, qui ont abandonné l’idée même d’apprécier une pièce. Parce que les cours du lycée les ont dégoûtés, parce qu’ils n’ont pas grandi avec un accès à la culture, parce que la simple idée de rester deux heures le cul sur un fauteuil les fait frémir. Parce qu’ils ont une vision faussée de l’art dramatique qu’ils considèrent comme intellectuel et inaccessible.
  • Avec ceux qui n’en ont pas les moyens : nous l’évoquions plus haut, une place de théâtre, c’est en moyenne 20 euros. Un budget vite présidentiel pour une famille qui voudrait aller au théâtre une fois par semaine.

L’avenir du théâtre

D’aucuns objecteront que le streaming théâtral va porter un coup aux rentrées financières des troupes et des théâtres. Pas forcément. La crise du COVID a mis en évidence la dépendance des salles face à une épidémie, ce que Shakespeare connaissait bien, du reste : à chaque cas de peste détecté dans Londres (et il y en avait régulièrement), les autorités bouclaient tous les théâtres de la capitale qui en abritait beaucoup, laissant les acteurs sur le carreau. Ces derniers ont dû s’organiser, en partant en tournée, en imprimant et vendant les textes, en jouant chez les nobles. S’ils avaient eu l’outil internet, ils en auraient fait grand usage, sans aucun doute. Et auraient saisi la balle au bond, pour exploser leur audience, toucher de nouveaux fidèles, créer autrement. Se singulariser dans un climat ultra-concurrentiel.

C’est toujours le cas. OpsisTV donne à voir des jeunes talents, des textes récents ; c’est une formidable ouverture sur l’avenir du théâtre. Et la possibilité de voir bien plus de spectacles depuis son fauteuil. En effet, l’offre en matière de spectacles est telle qu’on ne peut tous les voir. Opsis ouvre le champ des possibles, permet de “bingewatcher” des pièces relativement courtes comme on le ferait avec une série. C’est aussi l’occasion de repenser un rituel dramaturgique un peu guindé : entrer dans la salle, s’installer, ne plus bouger, écouter dans l’ombre, applaudir … ne pas parler, ne pas commenter, ne pas manger … C’est oublier qu’il y a encore deux siècles, le théâtre était un lieu de vie, où on ovationnait les acteurs au milieu des scènes, où on trinquait dans les loges, où on contait fleurette aux spectatrices … On arrivait au milieu du spectacle, on repartait avant la fin …

Revivifier le rapport au théâtre

Et que dire de la fameuse bataille d’Hernani qui a fini en véritable pugilat ? Le visionnage en mode Opsis revivifie ce rapport au théâtre, on peut regarder un spectacle, l’interrompre, le commenter, se lever pour aller chercher des gâteaux et du thé, le reprendre ultérieurement … et voir. Autre argument de taille si j’ose dire : la visibilité. Qui n’a pas eu le malheur d’être assis derrière un géant ? Ou au fin fond du poulailler au dernier étage avec un pilier devant soi ? Pour le coup, l’accroche “Soyez toujours au premier rang” devient bien plus qu’une promesse client ; c’est un véritable confort, une sérénité. On voit, on entend, on capte les changements d’attitude et d’expression sur le visage des acteurs, les détails des costumes, des décors … 

Et on a la chance de comparer. L’avant, l’après. Comment le jeu a évolué, comment la mise en scène s’est modifiée. Pas d’avenir sans mémoire. or la mémoire du théâtre est parcellaire. Combien de mises en scène prestigieuses sont perdues. L’exemple type : La Cage aux folles avec Serreau et Poiret dont il ne reste que quelques extraits. La perte est là, importante. Nombre des spectacles que nous avons chroniqués sur The ARTchemists n’existent pas en DVD, ils sont inscrits dans le catalogue des troupes qui les proposent aux programmateurs … mais si la troupe est dissoute, il n’en reste rien. Ainsi le magnifique Bettencourt Boulevard de Vinaver mis en scène par Schiaretti, vu via Mediapart et dont la captation est désormais inaccessible.

Education populaire

Bref cinq ans et une pandémie après sa création, OpsisTV démontre toute sa force de frappe. La plateforme s’inscrit dans un véritable mouvement d’éducation populaire que les institutions semblent avoir perdu de vue depuis longtemps. 

  • Elle participe d’une ouverture sur la culture, un véritable décloisonnement social qui donne accès à une élévation, une réflexion.
  • Elle donne à apprécier des spectacles qu’on n’irait pas forcément voir en direct, offrant une chance supplémentaire de percer pour des acteurs, des metteurs en scène, des auteurs, des troupes émergentes.
  • Elle transmet un patrimoine d’une rare qualité littéraire et dramaturgique auprès de jeunes publics qui y puisent une nouvelle source d’inspiration.
  • Ce faisant, elle préserve ce patrimoine, encourage sa captation, sa diffusion.

En son temps, Musset a initié le concept du théâtre dans un fauteuil, fait pour être lu. Aujourd’hui, OpsisTV, comme d’autres du reste, implante cette idée dans le terreau fertile de la VoD. Si cette dernière engendre des grosses machines comme Netflix ou Amazon Prime Video, elle inspire aussi des initiatives culturelles qui s’avèrent bien plus porteuses qu’elles ne le semblent au premier abord. Si l’outil internet influence de nouvelles formes d’écriture (Jeanne DARK opère régulièrement sur Instagram avant de rallier la scène du théâtre Olympia de Tours), il devient par ailleurs un réceptacle pour la mémoire du théâtre ainsi qu’un espace d’expression. Opsis TV participe activement de cette pouponnière où fleurissent déjà de magnifiques pousses dramatiques.

Et plus si affinités

N’hésitez pas à visiter le site d’ OpsisTV.