Certains mouvements culturels sont difficiles à cerner. Le New Romantic est de ceux-là. On visualise de Duran Duran et ses chemises à jabot, Adam Ant et ses peintures de guerre… mais encore ? Une vague impression de superficialité kitsch balayée avec délectation par les années 90 grunge ? Ce serait réducteur. Le New Romantic n’était pas ni kitsch ni superficiel. Délibérément il a fait du vêtement, de la coiffure, des mélodies synthétiques un manifeste qui tranchait avec ce qui existait avant. C’était une réponse — lucide, furieuse et flamboyante — à une Angleterre en train de se faire démolir méthodiquement. Ainsi le New Romantic a produit une des esthétiques les plus cohérentes, les plus influentes et les plus copiées de la seconde moitié du XXe siècle. Explications.
Le punk est mort. Vive le New Romantic.
Pour comprendre le New Romantic, il faut comprendre ce qu’il n’est pas — ou plutôt ce dont il est la suite directe. Le punk britannique explose en 1976-1977. Les Sex Pistols, The Clash, Siouxsie and the Banshees, The Damned, tout ce petit monde dynamite les hiérarchies musicales, crache sur l’establishment avec une précision chirurgicale. Et puis ça s’essouffle. La bombe a explosé, laissant un gros cratère où germe une vie nouvelle. En 1978-1979, ce que Jon Savage a documenté dans England’s Dreaming comme la phase post-punk voit émerger une question fondamentale dans les caves et les squats de Londres et Birmingham : maintenant qu’on a tout cassé, qu’est-ce qu’on fait ? La réponse punk originelle – rien – ne suffit plus. Il faut construire quelque chose.
Ce quelque chose, une poignée de gamins décident que ce sera de la beauté. Pas la beauté classique, bourgeoise, celle qu’on vous enseigne dans les musées et les salons. Une beauté fabriquée, excessive, agressive dans sa splendeur — une beauté qui hurle « je suis là, je compte, vous ne pouvez pas faire comme si je n’existais pas ». Le mouvement qui va naître de cette impulsion s’appellera New Romantic. Ce nom émerge progressivement d’abord sous la houlette de Rusty Egan et Steve Strange à Londres, au sein du club The Rum Runner à Birmingham où les futurs membres de Duran Duran passent leurs nuits. Un article du journaliste musical Robert Elms publié dans The Face en 1980, officialise la chose.
Le style vestimentaire : un collage délibéré et érudit
Le New Romantic a une esthétique immédiatement reconnaissable — et c’est voulu. Dans un mouvement où l’apparence est un acte politique, être reconnaissable, c’est affirmer son existence. Les références visuelles sont un collage délibéré et érudit :
- l’époque romantique du XIXe siècle, celle de Byron et Shelley — d’où le nom — pour les cols en dentelle, les jabots, les redingotes ;
- la période Régence et son goût pour l’excès décoratif ;
- la figure mélancolique et poudreuse du Pierrot ;
- Bowie période Ziggy Stardust et Aladdin Sane.
Androgynie assumée, maquillage/armure, identité comme construction volontaire : les Blitz Kids fréquentent le Victoria and Albert Museum, feuilletent des livres d’histoire du costume, scrutent les portraits de Reynolds et Gainsborough … et se demandent comment transposer tout ça en 1980 avec un budget anorexique et de vieilles machines à coudre.
Résultat de l’opération : des vêtements faits à la main, souvent à partir de matériaux récupérés — rideaux de velours transformés en manteaux, uniformes militaires de surplus décousus et recousus autrement, kilts portés avec des boots de moto, tutus superposés sur des pantalons de ville. Le maquillage est élaboré, jamais genré, les garçons se maquillent autant sinon plus que les filles. La coiffure est sculpturale, crêpée, laquée, rasée sur les côtés, teinte en noir de jais ou en platine.
Ted Polhemus, dans Street Style : From Sidewalk to Catwalk a consacré au New Romantic plusieurs des analyses les plus précises qu’on ait sur le phénomène. Il y pointe quelque chose d’essentiel : contrairement au punk qui déconstruisait les vêtements existants en les lacérant et les épinglant, le New Romantic les reconstruisait. C’est une différence philosophique fondamentale. L’un détruisait. L’autre créait. Même urgence, même colère de fond, geste inverse.
La bande-son : Kraftwerk passé à travers un miroir brisé
Le New Romantic développe une sonorité aussi précise et précieuse que son esthétique visuelle. une esthétique mélodique biberonnée aux synthétiseurs disponibles en ce tournant des années 1980.
Les influences sont documentées et assumées. Kraftwerk en tête — Trans-Europe Express (1977) et The Man-Machine (1978) sont des disques que tout le monde dans ce milieu connaît sur le bout des doigts. Mais l’électronique polaire, mécanique, désincarnée des Allemands, le New Romantic va la réchauffer, la dramatiser, l’envelopper dans des arrangements qui empruntent autant à la soul de Philly qu’au cabaret de Weimar. Le cocktail engendre une musique synthétique saturée d’émotions.
Gary Numan sort The Pleasure Principle en 1979 avec « Cars » comme single entre synthés omniprésents et esthétique androïde froide. C’est le précurseur direct, la charnière entre le post-punk et ce qui va suivre. Visage sort « Fade to Grey » en 1980 : le titre commence par une voix en français — « nous ne sommes pas des héros » — et part dans une spirale de synthés qui ne ressemble à rien d’autre. Spandau Ballet publie « Journeys to Glory » en 1981, Duran Duran sort son premier album la même année. En dix-huit mois, un son cohérent et reconnaissable s’est installé dans les charts.
Simon Reynolds, dans Rip It Up and Start Again : Postpunk 1978-1984, insiste sur un point que la vulgate historique omet souvent : ces musiciens étaient techniquement sérieux et formés. Ils comprenaient leurs machines, ils expérimentaient, ils n’improvisaient pas l’électronique, ils la maîtrisaient. Steve Strange avait une culture musicale pointue. Midge Ure, avant Visage et Ultravox, avait joué dans Thin Lizzy. Ces gens savaient ce qu’ils faisaient.
Les figures : qui a fait quoi, qui était qui
Le New Romantic n’a pas de leader, de figure de proue. C’est peut-être la raison de sa longévité. Il a des figures, des pôles, des artistes qui en incarnent des facettes différentes.
- Steve Strange (1959-2015) en est l’architecte social. C’est lui qui, avec Rusty Egan, crée les soirées Bowie Night au Billy’s puis au Blitz. C’est lui qui tient le cloakroom, sélectionne ou refuse à la porte, définit par ce geste quotidien ce que le mouvement est et n’est pas. Son groupe Visage produit quelques-uns des objets sonores les plus parfaits du genre — « Fade to Grey » reste inégalé. Il mourra d’une crise cardiaque à cinquante-cinq ans, seul dans une chambre d’hôtel en Égypte, après des années de galères et d’addictions. Sa trajectoire est le revers du mythe glamour.
- Boy George — George O’Dowd — est la figure la plus médiatisée du mouvement, et de loin. Avec Culture Club, il porte le New Romantic dans les foyers du monde entier à partir de 1982. « Do You Really Want to Hurt Me », « Karma Chameleon » : des hits construits sur le malentendu calculé — une voix soul somptueuse, une androgynie totale, un discours sur l’identité qui n’a pas besoin de se formuler parce qu’il est littéralement incarné. Son autobiographie Take It Like a Man demeure un des témoignages les plus honnêtes sur cette époque.
- Duran Duran — Simon Le Bon, Nick Rhodes, John et Andy Taylor, Roger Taylor — sont le versant pop et commercial du mouvement, et ils l’assument. Depuis le Rum Runner de Birmingham, pas Londres, ils vont s’emparer de cette esthétique, en saisir le potentiel visuel et produire des clips conçus comme des oeuvres d’art à part entière. Précieuse anticipation alors que MTV émerge. Rio (1982) est un disque parfait.
- Adam Ant — Stuart Goddard au civil — précède le mouvement, le traverse, le dépasse. Son passage du post-punk glam avec Adam and the Ants à l’esthétique New Romantic tribale et guerrière — peintures de guerre, uniformes napoléoniens, rythmes Burundi superposés à des guitares punk — produit quelque chose d’unique. Malcolm McLaren, qui avait géré les Sex Pistols, lui vole ses musiciens en 1980 pour former Bow Wow Wow et lui recommande en échange de lire quelques livres d’ethnomusicologie. Adam Ant en tirera « Antmusic » (1980) et « Prince Charming » (1981) — deux des singles les plus fous de la décennie.
D’autres figures moins connues ont autant compté : Leigh Bowery, dont les tenues au Taboo club de Londres dans les années 1985-1994 ont poussé l’expérimentation corporelle et vestimentaire à des endroits que la mode mainstream n’avait pas imaginés — il deviendra le modèle favori de Lucian Freud. Marilyn, dont l’androgynie frontale a ouvert des voies que Boy George a ensuite rendues populaires. Philip Sallon, impresario et clubber qui a servi de point de connexion entre des mondes qui ne se parlaient pas.
La mode : quand la rue a précédé les podiums
Le New Romantic est un des rares mouvements de rue qui a précédé la mode institutionnelle plutôt que de la suivre (mode institutionnelle qui s’est ensuite jetée dessus avec une avidité qui en dit long sur la direction des influences).
Vivienne Westwood fait le lien entre les deux mondes. Elle avait habillé le punk depuis la boutique Sex sur King’s Road avec Malcolm McLaren, les t-shirts déchirés et les épingles à nourrice. Quand le New Romantic émerge, elle pivote avec une fluidité qui n’appartient qu’aux grandes. Sa collection Pirate de l’automne-hiver 1981 — le premier défilé hors de la Fashion Week officielle, dans une petite salle à Covent Garden — est directement nourrie par ce qu’elle voit dans les clubs : les vêtements construits, les références historiques assumées, le refus de la mode consensuelle. Si elle n’a pas inventé l’esthétique New Romantic, elle l’institutionnalise avec le génie qu’i lui est propre.’on lui connaît.
Dans la même mouvance, des designers sortis du Royal College of Art et de Saint Martins commencent à attirer l’attention : John Galliano diplômé de Saint Martins en 1984, développe une collection intitulée Les Incroyables, directement inspirée des dandys post-révolutionnaires français. Ce que la génération du Blitz portait dans les clubs du West End se retrouve sur les podiums trois ou quatre ans plus tard.
MTV et la mort du mouvement : quand le marché arrive
La chaîne MTV voit le jour en août 1981. Tout bascule alors pour le New Romantic — pour le meilleur et pour le pire.
Le mouvement était visuellement en avance sur l’ensemble du monde musical. Une esthétique aussi travaillée, aussi cohérente, aussi immédiatement traduisible en images, c’était exactement ce dont une chaîne qui ne diffuse que des clips avait besoin. Duran Duran, Culture Club, Spandau Ballet deviennent des stars mondiales en quelques mois. Le New Romantic traverse l’Atlantique à la vitesse d’un cheval au galop, initiant ce que la presse américaine baptisera la « Second British Invasion », après celle des Beatles et des Rolling Stones vingt ans plus tôt.
Malheureusement, cette mondialisation commerciale à marche forcée va diluer ce qui faisait la force du mouvement. Muée en produit exportable, l’esthétique New Romantic perd sa charge politique. Les jabots et les synthés envahissent les publicités, les shows télévisés, les imitations pullulent expurgés de l’intention d’origine. Le trendy efface ce que des gamins avaient fabriqué à la main dans des squats de Pimlico pour survivre à Thatcher.
Vers 1984-1985, le mouvement se fragmente. Certains basculent vers un funk électronique plus accessible — Duran Duran, Wham!. D’autres vont vers une électronique plus sombre qui préfigure l’industrial et le goth — Soft Cell, The The, certains titres de Siouxsie. D’autres encore disparaissent. Prophétique, le Blitz ferme ses portes dès 1980, annonçant la fin du cycle.
L’héritage : ce qu’on n’a pas fini de lui devoir
Quarante ans après, l’héritage du New Romantic est pourtant partout, sans que personne le sache.
La reconnaissance de l’identité gender fluid dans la mode et la culture pop mainstream — de Bowie à Prince en passant par Harry Styles, Lil Nas X ou Billy Porter — doit beaucoup à ces kids qui se maquillaient dans des clubs de Soho en 1980, quitte à se faire traiter de tous les noms.
L’idée que le clip est une oeuvre artistique à part entière est en grande partie liée à l’esthétique New Romantic. Les réalisateurs de l’époque, Russell Mulcahy ou David Mallet ont constitué un vocabulaire visuel — surexposition, théâtralité, décors non réalistes, qui va servir de fondation pour ce genre de contenu
Plus que tout, le New romnatic a démontré que la créativité n’a pas besoin de moyens pour être radicale. Des gosses sans argent coincés dans une Angleterre en récession ont su façonner une esthétique qui va influencer la mode, la musique, la culture visuelle mondiale pendant des décennies. Coudre sa veste à la main un samedi soir pour aller frimer dans un club est un acte politique autant qu’un acte artistique.
C’est peut-être ça, la leçon la plus dure à avaler pour ceux qui réduisent le New Romantic à des coiffures improbables et des synthés datés. Ce mouvement a prouvé que l’époque la plus hostile est parfois celle qui produit la culture la plus vivante. Thatcher voulait une Angleterre grise et productive. Elle a eu « Fade to Grey » et les jabots de Spandau Ballet. Ce n’est que justice.
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