
Tandis que mes consœurs en rédaction, Dauphine et Delphine s’acharnent sur le cas Epstein et le mariage des mineurs eux USA (deux revers de la même médaille), je me permets de compléter la chose avec un zoom sur la série documentaire Gone Girls : The Long Island Serial Killer. En évoquant les meurtres perpétrés 20 années durant par Rex Heuermann, on ne peut s’empêcher de penser 1. à l’impunité d’Epstein qui opérait durant la même période, 2. à cette aisance avec les autorités/institutions/corps de police censés protéger la gent humaine ont tendance à faire deux poids/deux mesures. Car il s’agit bien là de développer une analyse sociologique sans concession de la faillite d’un système qui, pendant près de deux décennies, a laissé un prédateur agir en toute liberté. Parce qu’il s’attaquait à des prostituées, des jeunes filles pauvres dont tout le monde se fichait.
Une structure en forme de réquisitoire
Drivé par Liz Garbus, le documentaire (excellent true crime par ailleurs) est construit comme une immersion chronologique et analytique dans l’une des affaires de tueurs en série les plus symptomatiques des États-Unis. À travers le combo désormais habituel du true crime (images d’archives inédites/témoignages poignants des familles des victimes), la série décompose l’affaire en trois piliers :
- Le cadavre de trop (2010) : Tout commence par la disparition de Shannan Gilbert. Ce n’est pas une enquête proactive qui mène aux corps, mais une recherche accidentelle. En cherchant Shannan, la police exhume les restes de quatre autres femmes — le « Gilgo Four » — emballés dans de la toile de jute. C’est le point de départ d’une macabre découverte qui totalisera plus de dix victimes.
- La corruption au sommet : Le documentaire consacre une part cruciale à la figure de James Burke, alors chef de la police du comté de Suffolk. On y découvre comment ce haut responsable, aux mœurs troubles et lui-même client de travailleuses du sexe, a délibérément entravé l’enquête, refusant l’intervention du FBI et protégeant un « entre-soi » masculin toxique.
- L’ombre de l’architecte (2023) : Le dénouement arrive avec l’arrestation de Rex Heuermann. Ce qui choque dans Gone Girls, c’est le profil de l’assassin : un architecte de Manhattan, un homme « établi », dont la respectabilité sociale a servi de cape d’invisibilité, tout comme les époux « mûrs » de Syrett se cachent derrière leur statut de chef de famille.
Le concept de « victimologie négligeable »
Le point de jonction le plus frappant avec les thèses de Nicholas Syrett évoqué par Dauphine dans son article sur le livre American Child Bride , c’est bien sûr le traitement des victimes. Dans Gone Girls, le terme est lâché : ces femmes étaient considérées comme des « citoyennes de seconde zone ». Parce qu’elles étaient des travailleuses du sexe contactées via Craigslist ou Backpage, le système a opéré un tri sélectif dans son devoir de protection.
Pour les autorités de Long Island, ces femmes étaient « disparues avant d’être mortes ». Leur statut social les plaçait d’emblée hors du champ de protection prioritaire de l’État. Le documentaire souligne cette cruelle réalité : la police n’a pas échoué à trouver le tueur, elle a échoué à considérer la disparition de ces femmes comme un crime sérieux. Cette indifférence a offert à Heuermann ce que Syrett appelle une « zone d’ombre » : un espace où le crime ne déclenche aucune alarme parce que la victime est déshumanisée par sa condition sociale.
De la chambre à coucher au commissariat : la même mécanique
En mettant en parallèle le livre de Syrett et Gone Girls, une vérité brutale émerge sur l’organisation de l’impunité aux États-Unis :
- L’impunité par le contrat (Syrett) : Le mariage transforme le crime en « affaire privée » où l’État refuse d’intervenir par respect pour l’institution.
- L’impunité par le mépris (Gone Girls) : La stigmatisation transforme le crime en « risque du métier » où l’État refuse d’intervenir par désintérêt pour la victime.
Rex Heuermann, tout comme Jeffrey Epstein, a prospéré grâce à ce contrat d’indifférence. Il n’a pas eu besoin de se cacher dans les bas-fonds ; il s’est caché derrière le mépris que la société et la police portaient à ses victimes. Ce documentaire agit donc comme le prolongement visuel indispensable du travail de Syrett : il prouve que l’impunité ne naît pas seulement d’une loi mal écrite, mais d’une volonté politique et sociale de ne pas voir ce qui arrive aux plus vulnérables.
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