Les Nouveaux méchants : et si les séries télé repensaient le concept de vilenie ?

nouveaux-mechants

Les Nouveaux méchants : le titre du livre de François Jost est alléchant, n’est-ce pas ? Mais attention, la chose n’a rien de voyeuriste ni de racoleur. Comme l’explique clairement le sous-titre de cette analyse particulièrement pointue, il s’agit de comprendre comment « les séries américaines font bouger les lignes du Bien et du mal ». Tout un programme ! 

Des méchants d’un nouveau genre

Et pour en comprendre la complexité, il faut envisager le phénomène dans son ensemble. Dès l’origine du webmagazine, nous avons consacré une rubrique aux séries télévisées à succès. Parce que :

  • elles font désormais partie du paysage culturel contemporain
  • elles drainent un public d’inconditionnels et de fans dévoués
  • elles proposent des scenarii inédits, des intrigues palpitantes, des rebondissements incroyables.

Elles développent surtout une atmosphère singulière, qui s’appuie aussi bien sur une esthétique que sur des personnages d’une très grande richesse.  Derrière le suspens haletant, le brio de l’écriture, la fan attitude, n’y a-t-il pas une lame de fond culturelle qui s’opère ? Pourquoi revenir en boucle sur la violence de Game of Thrones, la prédation de Peaky Blinders, les cauchemars de American Horror Story ? En nous captivant, les séries ne changent-elles pas notre perception du monde et des valeurs ? Sont-elles le reflet d’une époque ou le rouage d’une métamorphose ?

Professeur d’université, chercheur spécialisé dans les enjeux de la communication et de l’information, François Jost est un spécialiste de la sémiologie audiovisuelle. Directeur du Centre d’Études sur l’Image et le Son Médiatiques, le cinéma et la télévision constituent son principal champ d’investigation, qu’il connaît particulièrement bien et qu’il passe au crible très régulièrement. Après Sous le cinéma, la communication et De quoi les séries américaines sont-elles le symptôme ? , il a consacré une très remarquable étude à la manière dont les séries influent sur notre rapport à l’éthique, d’où le sous-titre cité plus haut. Et pour appuyer son propos, Jost explore trois monuments télévisuels contemporains marqués par la présence de méchants d’un nouveau genre : Dexter, Deadwood, Breaking bad.

Dénoncer l’utopie du rêve américain

Rien que ça. J’imagine déjà les aficionados saliver d’intérêt en déchiffrant ces noms prestigieux, puis se demander comment le monsieur va déflorer leur série fétiche. Rassurez-vous, son approche est tout aussi palpitante que les feuilletons cités, et son analyse un vrai bonheur à parcourir. C’est que les héros qu’il scrute ne sont pas nés méchants, ils le sont devenus pour diverses raisons que Jost va décortiquer avec autant de précision et de pertinence que les images qu’il dissèque. Son enquête est structurée, argumentée, documentée, abordable par les passionnés qui connaissent les séries sur le bout des doigts comme par les néophytes qui pourraient bien avoir envie ensuite de plonger tête la première dedans.

Car sa démonstration vise à prouver que ces séries dénoncent l’utopie du rêve américain, pour lui opposer une réalité d’une rare dureté, sans parler de l’injustice et de la cruauté d’une société capitaliste dont l’histoire est ici mise à jour avec une clairvoyance amère. Au terme de ces quelque trois cents pages, vous ne regarderez plus ces séries comme de simples divertissements : ce sont de véritables témoignages de notre temps, la preuve d’une prise de conscience progressive, le signe des dégâts occasionnés dans les consciences par la civilisation moderne. À croire que ce support constitue la forme rédactionnelle privilégiée de notre époque, à l’instar des tragédies classiques du XVIIᵉ siècle, des romans naturalistes. Surtout, le regard de Jost met en exergue les rouages qui actionnent notre addiction à ce type de récit pensé comme un miroir.