L’Histoire d’Adèle H. : un lent et irréversible processus d’aliénation

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affiche du film de Truffaud L'histoire d'adèle H.

Avec L’Histoire d’Adèle H. (1975), François Truffaut signe l’un de ses films les plus austères, les plus retenus, et sans doute les plus implacables. Loin de toute tentation romanesque, il y dissèque une passion qui ne relève ni de l’élan amoureux ni du tragique flamboyant, mais d’un lent et irréversible processus d’aliénation. Le film ne raconte pas une histoire d’amour : il en observe la décomposition.

Aucun éclat, aucune emphase

Adèle Hugo, fille cadette de Victor Hugo, suit un officier britannique, Albert Pinson, qui ne l’aime pas. Le fait est simple, presque trivial. Pourtant, à partir de ce refus, Truffaut déploie une œuvre d’une rigueur presque clinique, où l’obsession devient système, et où le réel, progressivement, cède la place à une fiction intérieure de plus en plus étanche.

Ce qui frappe d’emblée, c’est le refus du spectaculaire. Aucun éclat, aucune emphase : la mise en scène, épurée jusqu’à l’ascèse, laisse peu de place à l’émotion immédiate. La caméra observe, à distance constante, une jeune femme qui ne cesse de réécrire le monde pour le rendre compatible avec son désir. Truffaut ne psychologise pas à outrance, ne commente jamais. Il enregistre. Ce refus du jugement rend la trajectoire d’Adèle d’autant plus troublante.

Une précision glaçante

Isabelle Adjani, dans un rôle qui marquera durablement sa carrière, compose une Adèle d’une précision glaçante. Rien d’hystérique, rien d’excessif dans son jeu. La folie ne surgit pas par ruptures visibles, mais par glissements successifs : une lettre réinterprétée, un silence transformé en promesse, un rejet nié avec une obstination presque administrative. Adèle ne délire pas contre le réel ; elle l’aménage, avec une logique interne implacable.

Le film pose ainsi une question centrale, rarement abordée avec une telle sobriété : à partir de quand l’amour devient-il une pathologie ? Truffaut ne donne pas de réponse nette. Il suggère plutôt que l’obsession d’Adèle est inséparable de sa condition sociale et historique. Femme au XIXᵉ siècle, sans autonomie économique, définie par son nom autant que par son isolement, Adèle n’a pour seul espace de projection que l’amour. Lorsque celui-ci échoue, c’est toute possibilité d’existence qui se fissure.

Fille et soeur

L’ombre de Victor Hugo, omniprésente bien qu’absente du cadre, renforce encore cette impression d’étouffement. Le père n’est jamais filmé frontalement, mais son nom, son autorité symbolique, sa puissance matérielle, sa parole, écrite et prononcée, structurent silencieusement le récit. Adèle est à la fois protégée et annulée par cet héritage. Elle est « la fille de », avant d’être un sujet autonome — et cette tension irrigue tout le film.

« Fille de », « sœur de » : Adèle est régulièrement harcelée par le spectre de Léopoldine, fille aimée d’Hugo, morte noyée. La tragédie pèse sur la conscience d’Adèle, à qui on a préféré ce spectre. Régulièrement elle rêve qu’elle même sombre dans les flots. Ces visions atroces participent un peu plus de la démence, de la rupture d’une personnalité dévorée par la passion, la frustration d’amour et de reconnaissance.

Une temporalité suffocante

Visuellement, L’Histoire d’Adèle H. refuse la séduction. Les décors sont sobres, parfois presque pauvres, la lumière souvent froide. La musique se fait rare. Ce dépouillement esthétique empêche toute lecture mélodramatique et inscrit le film dans une temporalité étale, presque suffocante. La folie n’est pas un événement : c’est un état qui s’installe.

En ce sens, le film est profondément moderne. Il ne romantise ni la souffrance ni la passion destructrice. Il montre, sans pathos, comment une subjectivité peut se refermer sur elle-même jusqu’à devenir imperméable au réel. Adèle ne perd pas seulement l’amour d’un homme ; elle perd la capacité même de reconnaître le monde tel qu’il est.

Œuvre sévère, parfois inconfortable, L’Histoire d’Adèle H. demeure l’un des films les plus radicaux de Truffaut. Non par provocation, mais par fidélité à son sujet. En refusant toute consolation narrative, il filme ce que le cinéma montre rarement : non pas la folie spectaculaire, mais l’effacement progressif d’une conscience qui, faute d’alternative, s’est entièrement livrée à une illusion. Chronique de la passion comme impasse, ce film, près de cinquante ans après sa sortie, conserve une force d’inquiétante lucidité.

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Posted by Dauphine De Cambre

Grande amatrice de haute couture, de design, de décoration, Dauphine de Cambre est notre fashionista attitrée, notre experte en lifestyle, beaux objets, gastronomie. Elle aime chasser les tendances, détecter les jeunes créateurs. Elle ne jure que par JPG, Dior et Léonard.