The Gilded Age : remplacer une domination par une autre

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The Gilded age

Costumes somptueux, demeures splendides, salons feutrés, intrigues mondaines réglées comme des complots politiques : à première vue, The Gilded Age a tout de la fresque historique grandiose et majestueuse. Mais sous le clinquant du rêve américain, Julian Fellowes (à qui l’on doit Downtown Abbey) et Sonja Warfield (scénariste entre autres de The Game) dévoilent une réalité bien plus complexe et dure : en cette seconde moitié du XIXeme siècle où l’électricité et la vapeur sont en passe de révolutionner la vie quotidienne et l’économie, le combat pour définir (et diriger) le monde à venir a commencé. C’est l’heure des barons voleurs dont les fortunes considérables balaient l’obsolète aristocratie new-yorkaise. Progrès technologique détourné et exploité par un capitalisme impitoyable, explosion des inégalités sociales, discrimination raciale, condition féminine précarisée : le tableau n’a finalement rien de doré.

Barrages et couleuvres

The Gilded Age retrace trois saisons durant (et plus si affinités, la quatrième étant déjà en production) l’ascension de la famille Russell au sein de la haute société de New-York. Contrairement aux Astor et autres van Rhijn qui dominent depuis un siècle (forts de leurs ancêtres qui signèrent la Déclaration d’Indépendance), George Russell (Morgan Spector) et son épouse Bertha (Carrie Coon) sont partis de rien pour bâtir une fortune gigantesque. Et ils comptent bien s’appuyer sur cette colossale richesse pour dicter leur loi et prendre le dessus. Sauf que l’ancienne garde n’a pas du tout l’intention de céder la place à ces nouveaux seigneurs. « Old money » vs « new money » : voici de quoi il s’agit vraiment.

25 épisodes durant, nous allons donc observer ces clans se déchirer par grandes soirées, événements mondains et bals interposés. Car la présence sociale orchestrée par ces dames (c’est l’apanage des épouses que de briller dans les salons) est aussi importante à ce jeu que les OPA et fusions/acquisitions opérées par les maris dans l’ombre des bureaux des banques. L’argent accumulé par Monsieur permet à Madame d’entrer dans les soirées les plus courues. Sauf quand les représentantes de l’Ancien Ordre font barrage. Et des barrages, Bertha va en rencontrer plus d’un sur sa route. Entre le premier bal qu’elle organise dans sa somptueuse demeure décorée comme un petit Versailles et son ultime victoire lors d’une soirée où brillent ducs anglais et grands artistes, Bertha va avaler pas mal de couleuvres. Mais en faire ingurgiter beaucoup plus, et bien plus grosses et indigestes.

Chasse à l’héritière

Pour tout dire, cette surenchère n’a rien d’amusant, d’agréable ni de très valorisant. Filles négociées et mariages arrangés, femmes seules, veuves ou divorcées ostracisées, codes moraux d’une rigidité confinant à l’absurde, il ne fait guère bon vivre dans cet univers où l’interdit est la règle, notamment pour le sexe féminin. A raison peut-être vu le nombre de coureurs de dote qui chassent les jeunes héritières inexpérimentées et un brin candides pour mieux les trahir, une fois la bague au doigt.

Les oiselles ont beau être surveillées et cornaquées par les anciennes, mères, tantes, cousines, on frôle souvent l’irréparable, la séduction et l’enlèvement par de jeunes mâles dont le discours charmeur cache souvent des appétits financiers et sociaux peu glorieux. Rien de nouveau sous le soleil, c’était déjà le cas chez Molière, me direz-vous. Cela n’en est pas moins gênant et insupportable, dans cette Amérique en train de s’ériger comme un modèle de démocratie et d’avant-garde technologique et sociale.

En quête d’émancipation

Quant à l’émancipation, elle peine à se mettre en place. Tout est fait pour que les mécanismes se répètent de génération en génération, peu importe la couleur de peau ou le statut social.

  • Gladys (Taissa Farmiga), héritière de la fortune des Russell se retrouve piégée dans un mariage arrangé avec un duc britannique qui n’est pas l’élu de son cœur. Sa mère a tout fait pour l’orienter dans cette voie, écartant sans ménageant les autres prétendants, faisant fi des sentiments de sa fille. L’anecdote s’inspire de l’union malheureuse de Consuelo Vanderbilt, contrainte d’épouser un aristocrate pour assurer l’ascension sociale de sa famille et qui monta à l’autel en pleurant.
  • Marian Brook (Louisa Jacobson), tombée en disgrâce matérielle après le décès de son père qui a dilapidé la fortune familiale sans rien lui dire, doit se réfugier chez ses tantes dont elle dépend complètement. Elle leur doit obéissance, se conforme un temps à leurs règles (elle n’a pas le droit d’aller travailler car ce n’est pas digne du rang de la famille), peine à trouver un préntendant qui colle à sa vision du monde et du statut de la femme.
  • Peggy Scott (Denée Benton), écrivaine afro-américaine ambitieuse, subit quant à une autre forme d’effacement, moins visible mais tout aussi implacable, celle d’une société qui, même en période de « grande prospérité », ne laisse que peu de place aux voix autres que blanches, riches et patriarcales.

Histoire de l’humanité ?

Trois exemples parmi tant d’autres, qui alimentent l’amertume. Les dei ex machina qui parsèment le scénario pour forcer le destin dans le bon sens – le mariage inattendu de tante Ada (Cynthia Nixon), son héritage encore plus surprenant, qui les sauvera, elle et sa soeur Agnes (Christine Baranski) n’effacent guère ce sentiment persistant de malaise, surtout quand vous mettez en parallèle The Gilded Age avec des séries comme Succession ou Feud 2 capote vs The Swans. Le temps passe, la main mise de la jet set demeure, avec sa grammaire, ses objectifs, sa vacuité. Sa méchanceté. Sa bêtise.

De temps à autre, un outsider réussit à briser le carcan. Avec bien des difficultés. Et c’est rare. Précaire. Impression de paralysie dans un monde en pleine mutation. Enfermement dans des interdits qu’on respecte aveuglément, qu’on soit de couleur, domestique, femme, homosexuel. Parce qu’on a peur du regard des autres. Qu’on est en dépendance financière d’autrui. Sous les ors et les tentures, derrières les parures et les bijoux, c’est de cela qu’il s’agit. Monter les échelons sans perturber la mécanique. Composer entre sa volonté de réussite et ses valeurs. Démolir les anciens privilèges pour imposer les siens. Remplacer une domination par une autre. L’histoire de l’humanité en somme ?

Et plus si affinités ?

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Posted by Delphine Neimon

Fondatrice, directrice, rédactrice en chef et rédactrice sur le webmagazine The ARTchemists, Delphine Neimon est par ailleurs rédactrice professionnelle, consultante et formatrice en communication. Son dada : créer des blogs professionnels. Sur The ARTchemists, outre l'administratif et la gestion du quotidien, elle s'occupe de politique, de société, de théâtre.

Website: https://www.theartchemists.com