Frida Kahlo / Diego Rivera : Et Viva la vida !

Frida Kahlo / Diego Rivera : L’Art en fusion. Sans aucun doute cette exposition sera l’un des temps forts de la saison artistique 2013/2014. Elle présente nombre d’œuvres des deux monstres sacrés mexicains en un parcours fort en émotions. L’occasion de revenir sur le parcours d’une femme flamboyante dont l’œuvre fut une ode à la vie.

Un voyeurisme infécond et superficiel

Est-il nécessaire d’évoquer ici la vie privée « libertine » de ce couple ? Les blessures, les ruptures, les rabibochages ? Enumérer les amants et les amantes ? Maintes et maintes fois mis en scène et décortiqués par des proches, la critique, au cinéma, dans de multiples ouvrages,  il semble que c’est assez. Ce n’est pas là que se situe la force de leurs œuvres. Après tout, ce qui a constitué leur vie intime ne nous regarde pas vraiment, et surtout n’apporte qu’un faible éclairage (au final peu d’œuvres de Frida Kahlo sont directement associées par l’artiste à des souffrances liées à leur vie de couple. L’une d’elles est exposée : il s’agit de Quelques petits coups de pique). C’est du moins un voyeurisme qui semble infécond et superficiel.

Elle déclara d’ailleurs dans un portrait destiné au catalogue de l’exposition Diego Rivera, Cinquante ans de labeur artistique présentée au Palais des beaux-arts de Mexico en 1949 : « Certains attendront probablement de moi un tableau personnel de Diego, « féminin », anecdotique, amusant, rempli de plaintes, voire d’un certain nombre de ragots, de ces ragots « décents » que les lecteurs pourraient interpréter ou s’approprier au gré de leur curiosité malsaine. » Tout est dit sur ce que pouvait penser l’artiste de l’intrusion dans leur vie privée. Il suffit de savoir que leur furieuse passion et leur amour les ont unis, quoi qu’il en soit, jusqu’à la fin de leur vie et qu’entre temps s’il  y a eu des déchirements et des retrouvailles, ils ne les auront pas séparés.

Corps souffrants, narratifs, et identité retrouvée

En revanche il est impossible de ne pas revenir sur les événements dramatiques qui ont jalonné la vie de Frida Kahlo. L’accident de bus le 17 septembre 1925 où elle est très grièvement blessée, qui lui  vaudra tout au long de sa vie de trop nombreuses opérations et la torture des corsets médicaux. Les fausses couches dont elle fut victime. Les avortements qu’elle subit par la suite. La souffrance constante de son corps irrémédiablement meurtri. C’est d’ailleurs lors de ce repos forcé après son accident, dans ce fameux lit qui fut plus que tout autre le lieu de sa création, qu’elle se mit à peindre grâce à un chevalet que sa mère fit spécialement fabriquer pour elle.

Ainsi cette part introspective de sa peinture, la grande importance de l’autoportrait se comprennent aisément dans la mesure où cette jeune femme qui se destinait à des études de médecine, retrouva dans l’activité picturale ses marques, le goût à la vie et se recomposa une identité bien éprouvée après les terribles souffrances de la chair. Ces traumatismes physiques et émotionnels sont évidemment une constituante première du travail de Kahlo car ils en sont en grande part le sujet, mais c’est certainement leur intégration et leur dépassement dans sa peinture qui fait la force de son œuvre.

Ce regard comme un brasier flamboyant

La fusion entre sa vie personnelle et la représentation qu’elle en donna en y apportant toutes les nuances de la transposition picturale fait de son travail un univers qui nous happe irrémédiablement dans l’intimité de ses émotions. Elle transcenda ses souffrances à travers l’acte salvateur de peindre. Les blessures de la chair et de l’esprit se métamorphosent dans l’impérieuse vitalité qui émane de son œuvre.

Et c’est ainsi que j’aime à la voir et à ressentir sa peinture.  Ses œuvres sont un brasier flamboyant où ses regards victorieux nous dévisagent fièrement, nous harponnent littéralement. Car il est marquant de voir comme ses yeux sont habités, dirigés vers le spectateur, celui qui vient tout près de la toile se perdre dans les motifs de sa souffrance. A l’inverse dans les toiles de Riviera exposées ici, les regards sont rarement dirigés vers nous, mais plutôt vers l’histoire, vers les causes, les idéaux. Corps devenus politiques, historiques, comme désincarnés au service de la narration militante.

Les racines qui unissent la mort et la vie

Les racines, les fils, les liens qui unissent la mort et la vie sont aussi des leitmotivs qui sautent aux yeux dans les œuvres de Frida. Les racines des arbres, des plantes, les nervures des feuilles, l’entrelacement des liens dans les cheveux, celui des cheveux eux-mêmes, les cordons ombilicaux,  les veines, etc. De ces entrelacs, presque chaotiques, nait une forme de régénération. La vie et la mort ne font plus qu’un. Si certaines œuvres sont empreintes de souffrances et d’un désespoir aliénant, le regard de Frida, de la Frida des tableaux est empreint lui de force et de rage de vivre, de survivre. Il faut dire que dès son enfance elle fut touchée par la maladie : elle contracta à l’âge de 6 ans une poliomyélite qui l’a laissera « déformée », l’une de ses jambes étant restée plus fine que l’autre, plus petite.

Cela lui valut le surnom de « Frida la boiteuse ». Elle tenta d’ailleurs de dissimuler son handicap sous des pantalons puis sous de longues jupes. Cette maladie et l’accident survenu l’année de ses 18 ans lui apprirent fort bien que le corps n’est pas invincible. Mais fragile, pouvant basculer de l’état de vie à celui de mort. Et survivante, elle fit rapidement son choix. Encore convalescente, elle conclut par ces mots une lettre datée du 13 octobre 1925, adressée à Alejandro Gomez Arias, son amour de jeunesse, celui avec qui elle était lors de l’accident : « La vie commence demain… ! ». Et c’est bien après tout cela que commença la vie de Frida Kahlo peintre. L’artiste flamboyante.

 

Et plus si affinités

http://www.musee-orangerie.fr/homes/home_id25240_u1l2.htm

Posted by Esther Ghezzo